mardi 31 mars 2015

Vous hésitez à emmener un groupe voir une expo d'art contemporain...ceci est pour vous!

Tout d'abord, rassurez vous, nous sommes tous à égalité face à l'art contemporain. En effet les artistes souhaitent bannir toute référence aux autres  et donc c'est un art qui peut s'aborder sans "histoire".  Mais avec beaucoup d'ouverture d'esprit...tout cela se "travaille".






Voici quelques bons réflexes pour votre future visite... les principes du parfait médiateur!





Il y a plusieurs moments dans ce type d’activité :




-       la préparation

De votre côté, vous devez juste trouver sur le net  des éléments de présentation de l’artiste et du lieu…sans plus
Elle doit être légère,   ne pas trop dévoiler  juste parler du contexte

qu’est ce que nous allons voir ?
qu’est ce qu’un centre d’art  par rapport au musée ?

donc à ce stade là votre rôle est de donner le sentiment d’arriver dans un endroit accueillant  où chacun aura sa place



-       la visite

En début ne les accablez  pas de votre savoir récent,
si il n’y a pas de médiation, votre rôle sera de susciter  des réactions, des paroles, que vous pourrez noter  (au moins l’un des accompagnateurs).  

Soyez attentifs  à ce que tous puissent exprimer des émotions,  des adhésions ou des refus.


-       Le temps d’échanges

C’est le moment pour provoquer les échanges en vous servant de vos notes , en refaisant pratiquement la visite, en les aidant à visualiser les œuvres.





mercredi 25 mars 2015

Les grandes Expositions 2 Début de l'art conceptuel 1969 Kuntzhalle de BERNE


          Cette exposition là n'a pas dû avoir un grand retentissement, en son temps...juste un entrefilet dans les journaux suisses et quelques allusions très brèves, sans comprendre encore la portée de ces gestes qui vont primer sur les oeuvres.   L'art a joué son rôle.  

De nombreux artistes depuis les années 50 ont annoncé la crise, les crises de 68.  Le bol d'air est d'abord venu de l'art!

Merci au site "Artsper"

"Ces expositions qui ont marqué l’histoire : When attitudes become form.

Voir plus loin - -



La fondation Prada de Venise, mû probablement par la volonté de faire revivre à ses contemporain l’une des plus géniales expositions de l’histoire (ou par manque total d’idée et d’imagination, mais loin de nous cette idée), a organisé en 2013 une reconstitution minutieuse de l’exposition de 1969 de la Kunsthalle de Berne, le coup d’éclat d’Harald Szeemann. L’occasion pour nous de revenir sur l’originale !
Live in your head, (ou When Attitudes become form, du titre de son manifeste). Littéralement, Quand les attitudes deviennent des formes. Implicitement quand le geste prend le pas sur l’oeuvre d’art. Explicitement une remise en question totale de tous les principes de l’art. Une rupture irréversible. Œuvres inachevées, sculptures sans socles, révélation des artistes italiens de l’arte povera. Buren, persona non grata, s’incruste et proteste dehors durant toute la durée de l’exposition, en affichant frénétiquement tout ce qu’il peut dans la ville de Berne. Effervescence.
Si l’exposition met en sène toute l’avant garde des années 60, on retiendra surtout l’avénèment d’une figure nouvelle, centrale, tutélaire, celle du commissaire d’exposition. Le curator. Le chef d’orchestre qui pense Gesamkunstwerk, œuvre d’art totale. Le démiurge de toute exposition qui se respecte.
 Les photos d’archives montrent une exposition d’un autre temps. Tout y est dense et serré. Impossible aujourd’hui. Si en 2013, le monde de l’art et de la culture s’est précipité pour assister à l’exhumation de l’exposition dans un cadre bling bling, en 1969, elle  ne fut saluée que par un cercle d’inités, et majoritairement incomprise et conspuée par le grand public. 
Artistes présents en 1969 ( par ordre alphabétique pour ne pas faire de jaloux) : Carl Andre, Giovanni Anselmo, Richard Artschwager, Thomas Bang, Jared Bark, Robert Barry, Alighiero Boetti, Mel Bochner, Marinus Boezem, Bill Bollinger, Michael Buthe, Pier Paolo Calzolari, Paul Cotton, Hanne Darboven, Walter de Maria, Jan Dibbets, Ger van Elk, Rafael Ferrer, Barry Flanagan, Ted Glass, Hans Haacke, Michael Heizer, Eva Hesse, Douglas Huebler, Paolo Icaro, Alain Jacquet, Neil Jenney, Stephen Kaltenbach, Jo Ann Kaplan, Edward Kienholz, Yves Klein, Joseph Kosuth, Jannis Kounellis, Gary B. Kuehn, Sol LeWitt, Bernd Lohaus, Richard Long, Roelof Louw, Bruce McLean, David Medalla, Mario Merz, Robert Morris, Bruce Nauman, Claes Oldenburg, Dennis Oppenheim, Panamarenko, Pino Pascali, Paul Pechter, Michelangelo Pistoletto, Emilio Prini, Markus Raetz, Allen Ruppersberg, Reiner Ruthenbeck, Robert Ryman, Frederick Lane Sandback, Alan Saret, Sarkis, Jean-Frédéric Schnyder, Richard Serra, Robert Smithson, Keith Sonnier, Richard Tuttle, Frank Lincoln Viner, Franz Erhard Walther, William G. Wegman, Lawrence Weiner, William T. Wiley, Gilberto Zorio
Ca fait un paquet de beau monde. Artsper n’y était pas, mais on a des photos :"
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AMARCORD
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When Attitudes Become Form
"When Attitudes become Form" Kunsthalle Bern 1969

dimanche 22 mars 2015

Origines de l'art contemporain Les grandes Expositions 1 0,10 ou une piste "russe"


Pour illustrer mon propos voici un petit emprunt à une excellente revue artistique...





ART ET CULTURE 

Du 19 décembre 1915 au 19 janvier 1916 se tint à Saint-Pétersbourg une exposition de groupe dont le titre par ailleurs énigmatique ne dissimulait pas sa prétention d'entrer dans l'histoire: Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 (zéro-dix). L'histoire lui donna raison. Par hasard ou à juste titre? L'analyse ci-dessous tentera de donner une réponse tout en interrogeant parallèlement l'intérêt de l'exposition comme objet d'étude de l'histoire de l'art.

Elitzo Dulguerovo, Département d'histoire de l'art 
Depuis 1912-13, les futuristes russes avaient habitué le public moscovite et pétersbourgeois à des provocations sans cesse renouvelées qu'avait renforcées encore plus la visite en 1914 de Filippo Tommaso Marinetti, porte-parole du futurisme italien'. Ces manifestations d'innovation poétique et plastique soit annonçaient ouvertement leur désir de querelle et de scandale (Gifle ou goût public, 1912; La queue d'âne, mars faisaient l'éloge de la banalité au quotidien (Tramway V, 1915; Magasin, 1916). Pourtant, seule l'exposition 0,10 survécut à la fois au scandale et à sa banalisation en acquérant, au cours des années, le statut d'une véritable légende. 
Lors de son inauguration dans la galerie privée Dobychina, l'exposition réunissait les oeuvres de quatorze artistes (hommes et femmes à parité) dont la plupart avaient déjà participé à d'autres projets futuristes. Se désignant comme «dernière», elle mettait symboliquement fin à ces pratiques pour donner naissance à un art nouveau: le suprématisme. Cette annonce même déclencha le premier niveau de scandale puisque le passage vers la nouvelle forme d'art n'était unanimement partagé que par un tiers des participants, Kazimir Malevitch en tête. Les autres, et en particulier le sculpteur Tatline, renfermèrent leurs oeuvres dans une salle à part qu'ils appelèrent "Salle des peintres professionnels». Au-delà de la simple anecdote ou de la rivalité personnelle entre deux artistes, ce cloisonnement de l'espace expositionnel donne le modèle réduit du clivage que l'exposition provoquera dans le cadre -plus large-de l'espace public. La réussite de l'exposition 0,10 se joue à la limite où la tentative radicale du suprématisme d'en finir avec la figuration dans l'art et d'inaugurer une pratique de la création picturale pure de nouvelles formes créatrices'» tend à devenir une menace d'attentat social. 

une époque de basculement des repères artistiques et de profonds bouleversements sociaux -une époque d'industrialisation non seulement '. de la vie quotidienne mais aussi des moyens de guerre-, la réception des pratiques artistiques changeantes révèle des processus de modification généraux dans les croyances et habitudes sociales. Lorsqu'on regarde aujourd'hui la reproduction de la salle des suprématistes où furent accrochés les trente-neuf tableaux de Malevitch (d. illustration), l'on est en droit de se demander ce qui, dans cette mise en espace tout à fait traditionnelle, dense et banale, pouvait bien causer un scandale. Or, les réactions de la presse ne laissent pas de place au doute: par la conjonction d'oeuvres et de manifestes du suprématisme, l'exposition 0, 10 offensait l'ordre moral, elle présentait à leurs yeux «une philosophie puissante qui arrache les enfants à leurs mères et les transforme en matériel de combat, qui menace tout le monde sans exception par la totale sauvagerie du fauve'", comme affirmait un des critiques les plus en vue en Russie de l'époque, le peintre symboliste Alexandre Benua. 

La menace d'une icône 
La critique de Benua cible l'oeuvre-emblème de l'exposition 0,10: un tableau aujourd'hui célébré sous le titre Carré noir sur fond blanc. On le retrouve en haut au centre de la reproduction photographique. Toute l'image s'articule autour de son axe, de façon à souligner non seulement la suprématie du Quadrangle (tel fut son titre original) devant les autres oeuvres de la salle mais son élévation même au-dessus de toute forme artistique connue et existante. Suspendu dans le coin supérieur est de la salle, le tableau occupe la place que les maisons traditionnelles russes réservaient à l'icône, Ce code fut lisible pour le public de l'exposition et l'analyse de Benua le confirme avec éloquence: Il est incontestable que le Carré noir est «l'icône» que Messieurs les futuristes posent à la place des madones et des Vénus «impudiques»; c'est cela la «domination des formes de la nature» à laquelle mènent en toute logique non seulement le truquage futuriste [..j mais aussi toute notre «nouvelle» culture avec ses moyens de destruction", et avec son machinisme, son «américanisme». 

De façon assez imperceptible, cet extrait produit un glissement entre la recherche artistique et sa répercussion sur l'ordre public. Benua fait allusion aux textes et allocutions publiques où Malevitch définit le suprématisme comme un art «sans-objet» qui renonce à la figuration morte et inaugure pour la première fois la liberté de créer de même que la nature, sans plus avoir besoin de l'imiter: Dans l'art du Suprématisme les formes vont vivre ainsi que toutes les formes vivantes de la nature. Ces formes disent que l'homme est parvenu à l'équilibre, partant d'un état à une raison pour aller à l'état à deux raisons, [."1Chaque forme est libre et individuelle, Chaque forme est un monde. Ce qui rend la liberté de création dangereuse pour la stabilité de l'ordre public, c'est avant tout son autosuffisance. Dans ses écrits, Malevitch stipule que le suprématisme est un réalisme de type nouveau, «réalisme pictural, précisément pictural, car en lui il n'y a pas le réalisme des montagnes, du ciel, de l'eau. L'insistance sur la catégorie de «réalisme» n'est pas hasardeuse: en renonçant aux imitations et aux illustrations, le suprématisme a pour mission de changer les conventions du réel. Une telle affirmation est d'autant plus menaçante qu'elle n'est pas uniquement verbale, L'accrochage du Carré nOir dans la salle des suprématistes rend leurs propositions réelles, palpables, fonctionnelles. Non seulement il imite l'emplacement de l'icône, il est l'icône de l'art naissant qui crie l'annonce d'un monde à venir. Selon les mots de Malevitch, il est le <<visage de l'art nouveau», «un enfant royal plein de vie'».


Le défi de la non-représentation 
Provocatrice, l'exposition 0,10 met à l'épreuve l'habituelle imagerie sociale de l'art, Pour le public, la réussite de l'art figuratif tenait en grande partie à sa capacité de créer des représentations partagées par le spectateur, Malevitch joue avec cette convention: malgré la volonté affichée de la part du peintre d'abandonner toute figuration dans l'art, le Quadrangle préserve la possibilité de représenter, quoique de façon indirecte. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le tableau n'est pas perçu comme un exercice d'abstraction picturale ou de réduction de la peinture à son médium. L'abîme du carré noir figure l'infigurable, Dépouillé de tout objet, il ne lui reste qu'à exhiber le fondement de l'art comme tel: la croyance que l'oeuvre d'art donne une promesse de salut. Accroché dans la salle d'exposition, le Carré noir fait figure de trou. Il récuse la possibilité de s'identifier à des images et d'y chercher un réconfort moral. Bien qu'adversaire, l'article de Benua saisit cette remise en cause du rôle salvateur de l'art mais la refuse sous prétexte du caractère destructif de la nouvelle production: «[les suprématistes] en sont venus à je ne sais quelle "autofinalité", autrement dit au nirvana total, au froid total, au zéro total'», Pour Benua et d'autres critiques, la non-figuration supprime la possibilité même de l'art, Pour les suprématistes au contraire, l'art sans-objet efface la représentation comme intermédiaire non 
nécessaire entre le monde et la création, Transposée dans l'espace public, cette proposition devient anarchiste puisqu'elle ouvre la voie à l'action, voire à l'intrusion dans la société, en dépit des conventions et des procédures de régulation du consensus public. Un journaliste d'époque résume avec une admirable précision ses craintes: «[Ce] ne sont pas des constructeurs de la vie, mais des anarchistes de la vie; on sentait de façon évidente qu'il s'agissait d'une impasse, Quelle sera la suite?9», 
La suite se prête à des interprétations contradictoires qui permettent néanmoins de saisir l'enjeu d'un tel projet de renverser le cours de l'histoire par l'art. Le devenir-légende ultérieur de 0,10 peut être lu à la fois comme un échec et comme une réussite, Échoue le projet révolutionnaire de changer les habitudes de regard et de transformer le monde à partir d'un «zéro des formes'o», Échoue le projet de transformer l'opinion publique: celle-ci la gardera longtemps en mémoire comme «la limite de la morale humaine, au-delà de laquelle commencent les pillages, les meurtres, le banditisme et le chemin du bagne"», Quant à sa réussite, elle est partielle et paradoxale, Pour les artistes et historiens de l'art postérieurs, 0,10 devient l'emblème d'une tentative radicale de libérer le langage pictural de ses conventions et d'engager l'art dans la prise avec le réel. Pourtant, l'histoire de l'exposition 0, 10 sépare la revendication plastique de la mise à l'épreuve sociale. En dehors du contexte d'un monde en crise de repères, il ne reste de 0,10 que sa représentation photographique d'oeuvres aUJourd'hui éparpillées dans différents musées.

Un espace expositionnel efficace 

Les passages entre quête artistique et revendication sociale dans l'exemple de 0,10 sont rendus possibles grâce à l'espace symbolique de l'exposition. Précaire, l'espace-temps des expositions de protestataires avantgardistes est cependant efficace et performatif, Lieu de croisement avec les attentes du public -telle une institution éphémère-, il assure la médiation entre deux régimes de visibilité: l'artistique et le social. 
L'étude des expositions se greffe sur les acquis des récentes analyses de la production de savoir par les musées au XIX' siècle, Pour des chercheurs comme Mieke Bal ou Tony Bennett", l'acte d'exposer au musée relève d'un discours qui impose son refus de dialogue. Institution de poids, le musée consacre les «bons» artistes et les «bonnes» oeuvres, forme le public à les apprécier et exerce ainsi un rôle de régulateur social" très important. Les artistes modernes s'élèvent contre ce contrôle à la fois de l'accès des oeuvres au musée et des possibilités d'interprétation que celles-ci pourraient susciter. L'exposition temporaire de groupe se constitue au début du XX' siècle comme un des rares espaces de visibilité alternative, lieu privilégié du travail subversif des artistes. L'étude de ce phénomène de «publicité artistique» et de sa contribution aux revendications d'un agir social par l'art permet de mieux saisir les enjeux d'une période historique à travers les formes qui l'exposent. _ 
Cornme son nom l'indique, " futurisme" est le terme génénque désignant cerlains mouvements artisllques du début du siècle qui tendent à produire un art et une linérature qui anticiperaient l'avenir par la transformation du présent. Apparu dans un contexte de crise et de tensions à la veille de la guerre de 1914-18, le futunsme revendique la reconnaissance des caractéristiques du monde industriel -la vitesse, les usines, la produdion de masse-et exige que l'art réponde à ces nouvelles données par l'introdudion d'une \~sion fragmentée el mouvante se réféfam non plus à la nature mais à la ville et à la machine. L'innovation artistIque des futuristes est impensable sans son pendant théorique (manifestes, proclamations, articles) et indissociable de son ambition sociale. Au coeur de cette dénomination générale, l'on distingue le futurisme italien, jalonné dès 1909 par une série de manifestes sans productIon artistique équivalente, et compromis par la collaboration avec Mussolini; le vorticisme anglais à forte tendance anarchIsante et le cuba-futurisme russe qui tente de réconcilier les avancées plastiques du cubisme et du futurisme tout en jouant la provocallon envers un régime tsariste déstabilisé. l'on rc~ut aujourd:hui récuser !e caradère militant de ces recherches qui frôlent le politique.



samedi 21 mars 2015

Un bouquin glaçant, glacial...

"Glacé" de Bernard MINIER

Oui, je sais, je suis à la "bourre" ... vous connaissiez déjà...mais bon pour les autres, c'est un petit régal bien concocté par un auteur qui sait allier vigueur et finesse dans le récit!


L'intrigue tient bien la route (malgré le verglas), les personnages sont bien campés et crédibles, les méchants sont tout à fait ignobles...donc tout va bien dans le meilleur des glaciers!

Il y a du Grangé dans cet homme là, mais en moins baroque et moins déjanté (ce qui n'est pas mal).

Bref un bon long moment de lecture: 700 pages qui coulent de source



dimanche 15 mars 2015

ATTALI Versus GOLDMAN

AAAAAhhhhhhh...enfin une polémique qui a du sens, enfin nous sommes en présence d'un grand débat d'idées!


Le BUZZ médiatique...

Je me moque gentiment de cette rixe de cour de maternelle du XVI ème arrondissement (style Notre dame de l'Assomption).

Comme le disait Gainsbourg: "n'oublions que la chanson est un art mineur..."   
Mais n'oublions pas, non plus,  que ce qui reste vraiment dans la mémoire populaire ce sont davantage des chansons que des textes philosophiques. 

Jacques Attali n'aime pas les "enfoirés" c'est son droit les plus absolu, il n'aime pas cette chanson sur un combat des générations, c'est également son droit. Mais de là à porter la vindicte sur le terrain des fautes morales, il va un peu trop loin.  Goldman n'a pas été très habile, en rétorquant que ce parangon de gauche "caviar" et de libéralisme à tout crin n'était peut être pas le plus qualifié sur ce terrain...mais bon...d'où mon qualificatif de "combat de maternelle". 

En y réfléchissant davantage cette polémique aurait pu être beaucoup plus intéressante en soulevant une véritable rancoeur contre la génération "soixante-huitarde" qui a bénéficié des meilleures conditions d'une société en expansion, tout en crachant sur ces avantages 
dans un premier temps, pour mieux en profiter ensuite!   C'est cet incroyable égoïsme et ce refus de partager qui est le plus préoccupant. Pour ma part, j'estime que c'est une mauvaise polémique sur un vrai sujet!

Ne serait ce pas notre génération qui est celle des vrais "enfoirés" en n'ayant pas fait assez de place aux jeunes qui arrivaient?

Petite bibliographie pour atteindre un meilleur niveau:



2 ARTICLES



1er Article     dans l'Express


Mai 68

La génération gâtée

Par Conan Eric, publié le

Ils ont eu de la chance, les soixante-huitards, d'être, au bon moment, les acteurs d'un mouvement de contestation. Nombre d'entre eux l'ont transformé en instrument de pouvoir. Mais aujourd'hui, gare à ceux qui les contestent



Faut-il faire le procès de Mai 68? Il semble bien qu'une réponse suive comme son ombre la question: les soixante-huitards n'y tiennent pas. C'est une loi commune bien connue des historiens: il faut du temps pour faire le bilan d'une génération, car celle-ci s'oppose toujours à ce qu'on y procède de son vivant. En attendant, et comme le firent avant elle les autres générations, elle impose son épopée, dissimule ses zones d'ombre et refuse toute discussion, souvent par le plus efficace des moyens: le silence.
Il y a vingt-trois ans, lors de la première commémoration du Grand Evénement, la critique irrespectueuse et prémonitoire de Régis Debray (Modeste Contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, Maspero) a ainsi été ignorée. Il y a onze ans, l'autocritique pourtant pleine d'empathie de Jacqueline Remy (Nous sommes irrésistibles. [Auto]critique d'une génération abusive, Seuil) passa inaperçue. Lors du 30e anniversaire, un sort guère plus enviable fut réservé à celle de Jean-Pierre Le Goff (Mai 68, l'héritage impossible, La Découverte). Et, dernièrement, la charge la plus pénétrante sur 68, le petit livre de Jean-Claude Michéa (L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Climats), doit son discret succès au bouche-à-oreille, puisque les journaux où règnent les soixante-huitards ont veillé à ne pas le signaler à leurs lecteurs.
La génération suivante - celle des trentenaires - supporte de plus en plus mal ce traitement par le mépris de leurs aînés qui sacrifient pourtant en permanence au culte du jeunisme. C'est l'organe branché de la jeunesse et de la nouveauté, le mensuel Technikart, qui s'interroge avec le moins de respect sur 68, son "mythe bidon" et sa génération de "techno-beaufs": "cool et méprisants à la fois", ils sont "revenus de tout, confits dans leur embourgeoisement", "empêchent toute critique" et "défendent le monde tel qu'il est". Ces jeunes iconoclastes, qui ne voient pas de différence entre Alain Duhamel et Serge July, vomissent Libération et son "pauvre humour fané qui ne fait plus rire personne" et dénoncent, dans les médias tenus par les soixante-huitards, une "nouvelle censure qui s'appelle ironie, condescendance ou, plus simplement, black-out".
C'est en père d'enfants soumis à la crétinisation télévisuelle et commerciale que le romancier François Taillandier (Les Parents lâcheurs, Rocher) accuse ces soixante-huitards qui, après s'être révoltés contre les cours magistraux et les blouses à l'école et avoir passé leur jeunesse à dénoncer la société de consommation et l'impérialisme yankee, accueillent avec béatitude l' "instauration subite, marchande et publicitaire de Halloween", la soumission de la jeunesse à l' "uniforme des marques et logos", aux "dessins animés à la télé à 7 heures du matin" ou à la "vulgarité de magazines qui s'adressent à des filles de 15 ans comme à des apprenties putains". Il reproche à cette "génération lâche" qui "avait tout reçu et a joyeusement privé les générations suivantes de ce qui lui avait été donné" d'avoir abandonné les enseignants à la dévalorisation de leur métier et les enfants d'immigrés au naufrage linguistique. Et d'avoir "collaboré". "A quoi? Hypothèse éclair: à la destruction de l'humanisme. Au nom de la liberté de l'individu."
Dans un autre pamphlet (Maos, trotskos, dodo, Rocher), Jean-Christophe Buisson - né le 22 mai 1968 - se dit "fasciné" par les "vieux de 68". "Sur le communisme, sur le capitalisme, sur de Gaulle, sur la Chine, sur Cuba, sur la guerre et la paix, sur l'argent, sur le progrès, sur l'Histoire: non contents de s'être gourés, ils passent aujourd'hui leur temps - d'antenne - à donner finalement raison à leurs contradicteurs d'hier après les avoir traînés dans la boue." Une autre trentenaire, Agathe Fourgnaud (La Confusion des rôles, Lattès), règle ses comptes avec ses géniteurs, qu'elle accuse de l'avoir handicapée en la privant d'enfance, de repères, de contraintes éducatives et... de vrais parents. Selon elle, le prétendu libéralisme éducatif des soixante-huitards dissimule en réalité un refus des responsabilités à l'égard d'enfants abandonnés à eux-mêmes, désemparés face à des parents obsédés par l'idée de "rester jeunes". "Et, comme ils sont économiquement et démographiquement puissants, ils continuent à imposer leurs critères."
Devant ces attaques, la génération 68 se montre inébranlable parce qu'elle est, en effet, au faîte de sa puissance, occupant maintenant postes et pouvoirs. Mais elle bénéficie également d'une supériorité sur ses prédécesseurs: elle a gagné sur toute la ligne. La plupart de ses rêves de jeunesse sont exaucés. L'idéologie de Mai n'est pas un souvenir exotique ni un objet historique: l'air du temps, l'intimité, la politique, mais aussi les ratés et les préoccupations de la société française, doivent beaucoup à l' "effet 68". Nous vivons en permanence sous l'empire des injonctions de Mai 68. Et de ses slogans. "Il est interdit d'interdire" et "Prenez vos désirs pour des réalités" règnent à présent avec le déclin de la norme et de la loi au profit d'un droit individuel sans limites, que cela soit dans l'espace public, la consommation, la sphère privée, la justice ou la médecine.
Le programme tagué sur les murs de la Sorbonne - "Quiconque n'est pas moi est un agent de répression à mon égard" - est réalisé et la délégitimation permanente de toute règle collective et institutionnelle, qui est le seul devoir qu'elle s'est imposé, explique la facilité avec laquelle cette génération a fusionné avec le mitterrandisme, qui se voulait au-dessus des lois. "Vivre sans temps morts et jouir sans entraves" est devenu le leitmotiv de l'univers de la publicité et de la consommation, tant des objets que des corps. Tout comme le fameux "CRS = SS", qui voit du fascisme dans toute limite et dans tout dispositif répressif, continue d'inspirer un confortable rapport au passé, consistant à instruire en permanence le procès des générations antérieures, à adhérer au bon côté de l'Histoire en entretenant une agit-prop rétrospective pour faire oublier que l'on a déserté les problèmes du présent.
Parmi ceux-ci, l'école apparaît depuis trente ans comme le terrain d'expérience où tous ces slogans se sont coalisés pour la métamorphoser. La loi d'orientation de 1989, bréviaire de la pensée 68, a destitué le professeur de sa mission hiérarchique d'instruction pour en faire l'animateur d'un "lieu de vie" démocratique, érigeant l'épanouissement de l'enfant en préoccupation principale, en lieu et place d'un savoir à transmettre. Cet héritage du spontanéisme et du rousseauisme vague de 68 qui fait de l'élève la mesure de lui-même (il "s'autodiscipline", "s'autoévalue" et de "grandes consultations" l'interrogent sur la prochaine réforme) a produit un catéchisme pédagogique dont l'obsession est de bannir toute interdiction et toute sanction (ni zéro ni redoublement). De réduire toute distance avec le présent: mieux vaut apprendre le français sur le mode d'emploi d'un presse-purée ou sur une affiche publicitaire plutôt qu'avec La Fontaine ou Hugo. Et de célébrer la nouveauté contre le "traditionnel". Soumis de la base au sommet à ce nouveau credo, le ministère de l'Education nationale évite d'en faire le bilan, alors que le pourcentage d'étudiants d'origine populaire admis à l'ENA, à Normale sup et à l'X a baissé de moitié entre 1968 et 1990.
Un rapport de l'Inspection générale remis récemment à Jack Lang ("Evaluation de l'enseignement dans l'académie de Rennes", septembre 2000) illustre jusqu'à l'absurde cet aveuglement. La Bretagne se distingue par un taux de réussite au baccalauréat de 10,7% supérieur à la moyenne nationale (72,4%, contre 61,7%), malgré un coût moyen par élève parmi les plus faibles de France. Cette prouesse semble s'expliquer par une résistance locale: le corps enseignant de Bretagne "apparaît tout à la fois comme sérieux, le plus souvent compétent et majoritairement assez conservateur", coupable d'un "attachement très majoritaire aux modèles pédagogiques traditionnels et à la pratique des cours directifs en classe, ainsi qu'aux formes classiques d'évaluation". Peu importe le résultat de cette particularité, le problème est qu'elle résiste au "nouveau": l'Inspection relève que ces "enseignants très appliqués, acharnés au travail" n'ont cependant "guère été incités à renouveler leurs pratiques", que "les pratiques innovantes restent marginales" et qu'il y a "peu de remises en cause".
"Elections, piège à cons!" apparaît aussi comme un slogan prémonitoire, alors que le taux d'abstentions dépasse aujourd'hui les 50% dans certains scrutins où les enjeux électoraux, vidés au profit des scènes judiciaire, financière et médiatique, mettent aux prises des hommes politiques discrédités et diminués au profit des minorités actives. D'ailleurs, après avoir longtemps professé que "tout est politique", les soixante-huitards, qui savent bien qu'une petite minorité, un bon slogan et un grand média sont souvent plus efficaces que l'épuisant et ingrat engagement électoral, se sont repliés dans la communication, les affaires, la pub, l'édition et la culture subventionnée. La justesse de ce choix leur est confirmée par le naufrage de Michel Rocard - l'homme politique le plus proche des soixante-huitards - actuellement réduit, pour survivre publiquement, à boire le calice de la soumission de la politique au cathodique jusqu'à la lie: devoir dialoguer avec Casimir chez Marc-Olivier Fogiel à 1 heure du matin ou se sentir obligé de répéter "Sucer, ce n'est pas tromper" sous les ricanements de Thierry Ardisson.
Les soixante-huitards ont donc gagné: une révolution culturelle a bien eu lieu, et, loin de la renier, ils la contrôlent. Alors, pourquoi fuir le débat sur ce succès avec ceux qui le discutent? Pourquoi refuser pour eux-mêmes cette transparence qu'ils exigent désormais de tout détenteur de responsabilités?
Parce que cette victoire est également une trahison. Toute mémoire est une façon d'oublier, et leur oubli est énorme: en mai 1968, les "insurgés" n'avaient, avant tout, qu'un mot à la bouche: le "peuple". Ils se révoltaient au nom du "peuple", pour "libérer les masses" et instituer le "pouvoir ouvrier". Ce fut d'abord cela, Mai et l'après-Mai: la lutte pour la "cause du peuple". Jusqu'à la folie, symbolisée par l'affaire de Bruay-en-Artois, qui restera pour les soixante-huitards ce que fut l'affaire Dreyfus pour la droite française: le notaire était coupable parce que bourgeois, comme Dreyfus était coupable parce que juif. C'est Sartre, affolé, qui mit un terme à cette dérive. Maintenant, les deux principaux animateurs de ce delirium ouvriériste sont l'un patron de presse et l'autre conseiller du patronat. Et, de même que dans les photos retouchées des pays de l'Est, le peuple a disparu des chromos que se repassent les soixante-huitards, ainsi qu'ils l'ont fait jusqu'à plus soif dans leurs journaux et sur leurs écrans pour le trentenaire, en 1998.
Mai 68, ce fut pourtant aussi la grève générale la plus puissante du XXe siècle (de 7 à 10 millions de grévistes). Ce fut également, pour une majorité de Français, un grand moment de desserrement social. Les accords de Grenelle, et notamment l'augmentation du Smic, ont beaucoup plus marqué les salariés que les nuits agitées du VIe arrondissement. Loin des slogans de sorbonnards, ce fut dans tout le pays un moment de prise de parole. Une pause collective joyeuse et étourdie dans un pays en pleine modernisation qui n'avait pas dételé une seconde de la reconstruction à la croissance des années 60. Cette bouffée d'air ne sera pas oubliée: ce fut le point de départ d'un syndicalisme nouveau, d'un souci de soi plus attentionné et de la démocratisation des loisirs. Mais, dans l'imagerie officielle, ce sont les éternelles images du Mai estudiantin et parisien - barricades, CRS, pavés, Sorbonne, Odéon, etc. - qui sont privilégiées, au détriment du Mai politique et du Mai social. Ces reconstructions mémorielles, propres à toute génération, sont d'autant plus faciles que les travaux historiques sont encore rares et, quand ils existent, ne reçoivent aucun écho, comme l'ouvrage collectif récemment publié sous la direction de Robert Frank, Les Années 68. Le temps de la contestation (Complexe), qui restitue les événements culturels, sociaux et politiques de Mai dans la durée, remettant l'agitation estudiantine à sa juste place.
Ce "peuple" alors omniprésent et aujourd'hui escamoté reste l'impensé majeur des soixante-huitards. Car ce peuple a déçu ces insurgés qui lui offraient tout: il n'a pas suivi, pas compris. La blessure fut intime, profonde, et, pour s'être trompé à ce point, d'idole ce peuple idéalisé est devenu au mieux objet d'oubli et d'indifférence, au pis objet de détestation. Un refoulé obsédant qui ne cesse de s'exprimer. Ce fut le retournement du terme "populisme" pour stigmatiser le comportement des masses, votant de plus en plus mal à mesure qu'elles étaient abandonnées à leur sort. Ce fut l'image de plus en plus méprisante du "franchouillard", telle qu'elle apparaît sur les écrans soixante-huitards de Canal +, les Deschiens constituant une forme achevée de ce racisme antipauvres se moquant de ces êtres moches et abrutis, habillés prolo-concierge-bobonne, largués par la technologie et la modernité et trop bêtes et méchants pour inspirer la moindre compassion.
De la même façon, l'apparition au cinéma du "salaud de pauvre" sert à soulager la mauvaise conscience de cette trahison: les fachos sont non plus les patrons, mais les pauvres, décidément irrécupérables. Les critiques de cinéma, dans leur quasi-totalité soixante-huitards, ont ainsi encensé des films comme Seul contre tous, de Gaspard Noé, où l'on voit un boucher au chômage de la région lilloise frapper sa maîtresse, enceinte, et devenir raciste, sexiste, incestueux, La Vie de Jésus, de Bruno Dumont, qui, toujours dans cette représentation parisienne de l'enfer qu'est le Nord, met en scène de jeunes chômeurs qui se comportent comme des bêtes, tout comme Rosetta, de Luc et Jean-Pierre Dardenne, dont la morale est que le quart-monde ne peut pas en avoir et qu'une jeune chômeuse est prête à tout - délation, trahison de l'amitié - pour obtenir un emploi.
Le renversement paraît aussi radical que peu commenté. Hier, les justiciers de Bruay-en-Artois fustigeaient la "vie cochonne des bourgeois", qui "puent"; aujourd'hui, les mêmes se pâment devant le récit - réel ou imaginaire - de la nymphomanie d'abattage de Catherine Millet et ce sont les pauvres qui ne sentent pas bon. Hier, ils allaient dévaliser Fauchon pour distribuer des produits de luxe dans les bidonvilles de Nanterre; aujourd'hui, beaucoup baignent dans le luxe et ne redistribuent que leur indifférence à la pauvreté. Hervé Hamon, soixante-huitard, coauteur de la célèbre saga des acteurs de 68 (Génération, Seuil), qui s'est ensuite intéressé à la deuxième gauche, aux enseignants et à la CFDT, avoue désormais dans une confession personnelle (Le Vent du plaisir, Seuil) que la vraie libération, comme l'altruisme, consiste à s'occuper de soi-même. Et que le luxe y contribue. Mais attention! nous précise-t-il, pas le luxe "besogneux et médiocre" des "bouchers enrichis, qui s'arrête à la BMW". Non, son truc, c'est la vie de palace. Mais, en bon soixante-huitard, il tutoie son lecteur - "Ce qui est merveilleux avec le luxe, c'est qu'une fois que tu as payé, tout est gratuit" - et lui montre qu'il est resté "espiègle" en lui narrant avec fierté son exploit: voler d'un coup 34 savons au Waldorf Astoria, à New York. Bravo!
Le reproche d'embourgeoisement serait déplacé: la majorité des lanceurs de pavés était déjà issue de la bourgeoisie, petite ou grande. "Rentrez chez vous: un jour, vous serez tous notaires!" leur disait alors Ionesco. La plupart sont rentrés, désormais blindés contre tout égarement ouvriériste. Dans L'Illusion économique (Gallimard), Emmanuel Todd avait déjà daté de l'après-68 l'affaiblissement progressif de la solidarité nationale entre classes. Sous les deux septennats de François Mitterrand, les inégalités sociales n'ont cessé de s'accroître et la France, aujourd'hui beaucoup plus inégalitaire qu'en 1968, connaît une "nouvelle hiérarchie, où ceux qui dépensent n'ont jamais eu autant à dépenser, et les autres jamais eu autant de difficultés à boucler leurs fins de mois", comme le diagnostique l'économiste Jean-Paul Fitoussi, qui voit s'installer durablement "une nouvelle ségrégation sociale, dont l'aboutissement ultime ressemblerait à un système de castes à l'indienne".
Loin du pittoresque des barricades de Saint-Germain-des-Prés, l'analyse en termes de génération constitue l'une des premières contributions à l'histoire véritable de Mai. Le travail décisif du démographe Louis Chauvel (Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, PUF) montre que, sur le long terme, Mai 68 représente le moment clef de la prise du pouvoir d'une génération gâtée - la première de l'histoire de France épargnée par la guerre - qui a poussé dehors la précédente, traumatisée par la guerre d'Algérie, et qui a sacrifié les suivantes à son avantage. La génération 68 s'est installée au bon moment dans une société qui avait récolté le fruit des investissements et efforts passés - Etat-providence, planification, expansion - dont elle a joui sans entraves et sans beaucoup penser à ses successeurs. Pour l'historien de la société, la vraie date charnière du changement de la France est 1965, comme l'a montré Henri Mendras (La Seconde Révolution française, 1965-1984, Gallimard). Et cela sur tous les plans. Même l'annexion par les soixante-huitards de la libération de la femme serait en partie usurpée, les historiens du présent faisant remarquer que 68 ne fut qu'un bref moment dans une évolution profonde où 1945 (le droit de vote des femmes) et 1967 (la loi Neuwirth sur la contraception) apparaîtront plus tard comme des facteurs plus déterminants.
Il y a donc un privilège soixante-huitard: pour la première fois dans l'Histoire, une génération aura mieux vécu que les suivantes. En 1975, l'écart moyen entre le salaire des quinquagénaires et celui des trentenaires était de 15%; en 1995, il est passé à 40%: le pouvoir d'achat des quinquagénaires a progressé de 35%, tandis qu'a baissé celui des trentenaires, qui, même diplômés, mettent plus de temps à trouver un emploi fixe et dont la promotion est bloquée par des quinquagénaires dont ils devront payer les belles retraites... Durant les Trente Glorieuses, les vieux ont été sacrifiés au profit de la génération du baby-boom et, depuis les années de crise, c'est au tour des jeunes de souffrir pour que ses privilèges de génération gâtée ne soient pas touchés. "Comment qualifier une société qui engage les cotisations à venir de gens qui ont actuellement 25 ou 35 ans, vivent dans la précarité et à qui personne n'a songé à demander leur avis?" demande Louis Chauvel, qui n'hésite pas à parler de "profiteurs d'une situation historique".
Mais ces "profiteurs" sont des surdoués de la communication: ils réussissent à faire croire, comme la Fnac, qu'ils sont restés des agitateurs depuis 1968. Leur tour de passe-passe: la provocation comme substitut de la révolte. C'est l'effet de vérité de l'aveu de Daniel Cohn-Bendit s'expliquant récemment sur ses principes d'éducation des petits enfants: "J'ai raconté ça par provocation, pour épater le bourgeois." Cet alibi des soixante-huitards - "Je scandalise, donc je reste un révolté" - s'est mué en conformisme, en impératif de marketing dans tous les domaines de la consommation culturelle. Le marché de l'art, qui n'a jamais été si académique, subventionné et étatisé, fonctionne souvent à la provocation, dans une répétition routinière et pompière du geste - alors de vraie rupture - de Marcel Duchamp baptisant un urinoir oeuvre d'art.
L'invasion de la pornographie chic et du voyeurisme choc permettent, dans l'édition, le cinéma et la télévision, d'attirer le chaland par une surenchère de "jamais vu" ou de "jamais lu", devenus simples arguments commerciaux. Y compris pour le luxe: dans la mode, certains se font remarquer en présentant des mannequins maquillés avec un oeil poché, bossus ou habillés en déportés. Et les publicités pour Dior, Gucci ou Ungaro suggèrent maintenant des scènes de sadisme, de zoophilie et de viols sur papier glacé: c'est du "transgressif provocant", expliquent les "créatifs" de la publicité, pour la plupart soixante-huitards, qui nous mettent en garde: toute objection ne peut être que "retour à l'ordre moral", comme l'a déclaré par avance le porte-parole de l'Association des agences conseils en communication.
Car c'est l'autre réussite de la langue de bois soixante-huitarde: la moindre contestation de ce marketing de la provocation sera dénoncée comme la résurrection de l'hydre d'un ordre moral trépassé. Pour avoir évoqué les misères de la libération sexuelle, Michel Houellebecq (Les Particules élémentaires, Flammarion) a été catalogué comme "réac", de même que l'essayiste Jean-Claude Guillebaud (La Tyrannie du plaisir, Seuil), qualifié d' "abbé Guillebaud", de "moraliste" et excommunié par Libération parce que sa "soutane idéologique jamais ne porta de braguette".
Mais le comble de l'habileté de ces nouveaux conformistes consiste à se présenter comme des parias victimes d'une bien introuvable "haine de Mai 68". Au sommet de sa puissance médiatique, l'ancien mao balladurisé qu'est Philippe Sollers excelle dans cet exercice: "68, c'est la marque de la Bête, plus maudite encore que le 666 biblique", écrit-il à la Une du Monde, dont il est devenu l'éditorialiste. Comme un coucou suisse, il pousse régulièrement son cri au nom de l'amicale des anciens soixante-huitards ayant réussi et auxquels de "jeunes cons réactionnaires ambitieux" manquent de respect. C'est leur coquetterie: détenteurs d'un pouvoir confortable, les soixante-huitards voudraient qu'on continue à les traiter de gauchistes, d'ennemis de l'ordre public.
Leurs homologues étrangers se montrent plus ouverts à l'autocritique, que certains poussent très loin. En Allemagne, Hans Magnus Enzensberger remarque que beaucoup se sont fait "estampiller ?soixante-huitards? dans l'illusion de pouvoir tirer profit de cette marque distinctive", mais qu'aujourd'hui "presque tous les jeunes se bouchent les oreilles dès qu'un vétéran de 68 ouvre la bouche". Et, en Grande-Bretagne, l'ancien leader Peter Christopher, qui parle d'une "bande de geignards égocentriques", estime que "les vraies maladies graves de la société britannique sont imputables à [sa] génération": "Les effets destructeurs de cette révolution sur la langue, les moeurs, la gentillesse humaine la plus élémentaire, l'éducation des enfants n'augurent rien de bon pour les générations futures. Je regrette d'y avoir été mêlé et je suis mort de honte lorsque je me rappelle la plupart des choses que j'ai pu dire et faire à l'époque. J'ai contribué à détruire des valeurs qu'il m'appartenait de défendre envers et contre tout."
Car, loin d'être, comme ils veulent le faire croire, accusés par des réactionnaires, les défenseurs du culte de 68 doivent affronter une critique qu'ils feignent de ne pas entendre parce qu'ils ne savent pas comment y répondre: 68 pourrait bien avoir réalisé une grande mission historique, mais pas celle qu'ils revendiquent. Comme disait Marx, "les hommes font l'Histoire, mais ils ne savent pas l'Histoire qu'ils font": la revendication d'une liberté illimitée et d'une interdiction d'interdire oubliant toute préoccupation collective ou altruiste aurait permis de faire sauter les derniers verrous qui limitaient la généralisation à la totalité de l'existence d'un système mercantile où tout se vend et où tout s'achète dans l'instant.
C'était l'intuition de George Orwell et de Marcel Mauss, reprise par Cornelius Castoriadis et actualisée par Jean-Claude Michéa: "Un système capitaliste n'est historiquement viable - et même sous ce rapport capable de généraliser à l'ensemble de la société certains effets incontestablement émancipateurs de l'échange marchand - que si les communautés où son règne est expérimenté sont suffisamment solides et vivantes" pour contenir ses effets destructeurs. Cette solidité tient aux "systèmes de limitations culturelles et symboliques", aux "régulations étatiques", et "ce sont ces anticorps qui commencent à sauter dans les années 70 et 80", précise Alain Caillé, professeur de sociologie et fondateur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (Mauss).
La classe politique reste la principale responsable. C'est elle, la gardienne de ces "anti-corps": il lui revient de prévenir les dérapages de cet individualisme consommateur étourdi de liberté et de rappeler la préoccupation de l'avenir et du collectif dans une société de plus en plus éclatée. Son incapacité à affronter la question explosive des retraites illustre son impuissance. Tout comme sa timidité devant la puissance du marketing de la provocation, terrorisée qu'elle est à l'idée d'être "ringardisée" comme le fut Ségolène Royal, traitée de "bonne soeur de l'ordre moral" pour avoir estimé que femmes et enfants méritaient encore protection. Il suffit d'écouter les avis précautionneux et déférents sur Loft Story des leaders politiques depuis qu'ils ont appris que cette expérience d'éthologie commerciale avait la faveur des jeunes électeurs pour comprendre qu'ils n'osent plus discuter le mouvement des choses.
La majorité de la classe politique semble s'être ralliée à l'idéologie du "bougisme", décrit par Pierre-André Taguieff (Résister au "bougisme", Mille et Une Nuits), "fondée sur une promesse de salut dans et par le mouvement en avant perpétuel, le suivisme vis-à-vis d'une évolution techno-marchande inéluctable qui monopolise la révolution permanente". La grande révolution libérale-libertaire - la naïveté libertaire au service du cynisme libéral - caractérise le moment politique de ce tournant historique. Et son symbole pourrait être le couple rabiboché des deux ennemis de 1968, Daniel Cohn-Bendit et Alain Madelin, qui, désormais, se tutoient et s'autocomplimentent tendrement à propos du chemin qu'ils ont parcouru. Aujourd'hui, le libertaire provocateur est réconcilié avec le marché et le libéral en col roulé fait savoir qu' "il ne fait presque jamais ses lacets le week-end".


 


2ème article


Après la génération 68, la génération Peter Pan




Publié le dans Politique

Par Louise Alméras.
peter-pan
Peter Pan est la figure de l’éternelle jeunesse, la croyance nécessaire et impérissable que tout est possible, qu’il suffit de choisir et d’y croire pour que le rêve devienne réalité, Peter Pan c’est aussi la jeunesse sans sexe défini, la vie encore asexuée où la notion de plaisir est encore au niveau des loisirs et du jeu, de l’innocence dans le monde de l’imaginaire. Aucune responsabilité de l’identité n’est engagée tant que cet état est durable. Il est le refus de grandir, celui du passage de la puberté ou, comme il peut être pratiqué dans d’autres sociétés, le refus du rite initiatique qui amène vers le monde. Il est le refus de la liberté et de la responsabilité.
Le syndrome de Peter Pan
Les délibérations politiques ne parlent que, d’un côté, de crise idéologique, de fracture sociale, et de l’autre de progrès. Mais elles oublient de parler de la crise d’identité, celle que nous renvoie le gouvernement qui la subit.
Alors, le gouvernement souffrirait-il du syndrome de Peter Pan ou est-ce la société tout entière ? Ce syndrome, qui procède du souhait de nos gouvernements d’endormir les populations, ne serait-il pas le symptôme d’un monde indifférencié et régulé en ce sens ? Qui donc en est responsable ? Qui veut en répondre ?
Comme il sera aisé à l’Union européenne, et ses oligarques, d’imposer son plan pour l’avenir et sa vision de l’homme, après avoir installé cette « idéologie du genre1», après avoir propagé cette pathologie à tous, sous prétexte d’égalité, en France, puis dans les autres pays. Comme il sera simple de dire telle chose pour qu’elle devienne vraie, sans être taxé de mensonge. Comme il sera confortable de créer l’identité de l’homme nouveau au sein de sociétés asexuées. Nous avons déjà subi la féminisation du pouvoir et des hommes, cela n’a pas suffi. Désormais il nous faut prôner la neutralité, le reniement des identités, pour pallier le problème des différences naturelles. Si les homosexuels se satisfont d’être mis sur le même plan que les hétérosexuels, alors ils ont perdu la bataille de leur différence, ils se sont alignés sur le statut du plus grand nombre. N’enseigne-t-on pas dans le domaine du droit, et toujours davantage, qu’à chaque cas différent il convient de trouver une solution différente et adaptée ? On revendique aujourd’hui politiquement un homme nouveau du XXIe siècle, qui serait, nous dit-on, l’héritier de l’unité européenne et mondiale, et que des autorités transnationales devraient maintenant imposer par la force. Un vœu pieux et honorable. Car l’unité entre les hommes, c’est-à-dire l’humanisme si l’on s’en tient à la tradition et à ses précurseurs, n’évoquait pas ce genre d’égalité factice.
« Ce n’est pas nous ! »
Autrefois, et il n’y a pas encore si longtemps, les grands esprits humanistes comme Érasme et Stefan Zweig se battaient pour une profession de foi en faveur de l’unité spirituelle de l’Europe. Ils subirent la défiance, sinon l’expulsion, comme pour Zweig. Celui-ci écrivait dans un texte intitulé En cette heure sombre2:
 Autant nous nous sentons dégagés de toute responsabilité des méfaits commis aujourd’hui au nom de la culture allemande, autant l’ombre de ces actes pèse mystérieusement sur nos âmes. Car pour vous, mes autres amis européens, c’est plus facile. Face à ces mesures cruelles qui portent atteinte à la dignité de l’homme, vous pouvez du moins dire avec fierté : « Ce n’est pas nous ! C’est un esprit étranger, une idéologie étrangère3! »
rlh - peter panMais aujourd’hui ce n’est plus possible, nous sommes tous responsables, puisque nous sommes tous européens ; l’imputation à tel ou tel camp, à tel ou tel pays, n’est plus de mise, puisqu’on a effacé leurs différences, leurs frontières. Nous devons donc chercher ailleurs. Et cet ailleurs se trouve tout près de nous, il est partout, à côté, derrière, au-dessous, mais pas au-dessus. C’est l’esprit républicain, puis l’idée du genre, à l’école, dans la presse, à la télévision, et bientôt dans les livres, le lieu sacré des créateurs et des esprits libres.
Beaucoup de responsables, et personne ne semble l’être dans le même temps. La centralisation des prérogatives publiques s’accompagne d’un affaiblissement des libertés individuelles dans un modèle désormais incontournable qui euthanasie ce qui devrait être un droit à la différence pour soi, un choix libre, invisible à l’État et incontrôlé par lui.
Peter Pan se réjouit d’appartenir à un autre monde, imaginaire, où la réalité n’a plus de prise sur lui. Il parle avec une fée éclairée, qui n’existe que pour lui, et les autres – les adultes – sont des pirates, ils ne vivent pas comme lui, ne croient pas aux mêmes choses. Lui ? Qui est-il donc pour commander aux hommes et aux événements le degré de leur vérité ?
L’État peut donc fermer les yeux sur beaucoup de choses et continuer à œuvrer pour convertir le monde à ses croyances, pour créer son homme nouveau qui n’a rien à voir avec l’homme dont rêvaient les maîtres humanistes. Mais il ne pourra jamais modifier les âmes ni même les capturer, et pour avoir la foi des fidèles, il faut toucher leurs âmes. Et enfin, pour les rallier vraiment, il faut leur parler de la vérité, qui se trouve dans la réalité de toute chose. Un homme est une réalité, une femme en est une autre, de toute éternité. Et l’ordre qui les régit est au-dessus de la société, là où les caméras sont inutiles, les journalistes de même. Un enfant qui naît à cette heure a plus besoin de cet ordre que la société, pour devenir adulte, et ne pas croire que le monde de l’imaginaire est plus réel que ce qu’il vit. Il naît, fille ou garçon, handicapé, artiste ou homosexuel, en sachant qu’il pourra compter sur la société, sur le droit, pour être protégé quel qu’il soit, reconnu dans sa différence et non pas nié dans sa réalité pour être fondu dans la masse. C’est cela le respect de la liberté.
  1. Le genre est un concept utilisé en sciences sociales pour désigner les différences non biologiques entre les hommes et les femmes. L’expression « théorie du genre », est essentiellement employée par ceux qui contestent la scientificité des études faites sur le genre.
  2. En cette heure sombre, de Stefan Zweig, traduit par Isabelle Hausser, Librairie Générale Française, La Pochothèque, 1996, p. 1271.
  3. Ce texte est un message de solidarité au nom des écrivains allemands en exil pour la réunion du Pen-Club américain. Il fut prononcé le 15 mai 1941 à New-York et publié le lendemain dans Aufbau à New-York.




2 LIVRES


Francois Cusset:  "la décennie"







et...

lecture: Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible

Jean-Pierre LE GOFF, Mai 68, l’héritage impossible, La Découverte, 1998, 476 p. Parmi les livres parus à l’occasion du trentième anniversaire de mai 68, celui de Jean-Pierre Le Goff est un des rares ouvrages, hormis quelques rééditions et réflexions mémoriales, qui dépasse le stade commémoratif pour proposer des analyses de cet événement et de cette période, à présent historiques, et pourtant si proches encore… Ce n’est pas le moindre des intérêts de ce livre. J.P. Le Goff se propose d’inventorier l’héritage de mai 68, plus particulièrement de la « Commune étudiante » parisienne, et annonce d’emblée la couleur, en caractérisant, dès la première page, l’événement comme ayant « ouvert la voie d’une destruction effective des principes et des repères de l’action collective » (p. 15).L’événement, en tant que tel, est peu analysé dans l’ouvrage : de nombreux faits, accumulés de manière clinique, visent plus à planter le décor qu’à autre chose (chapitres 1 à 8). Le véritable objet d’étude de l’auteur est l’après – mai 68 …
L’analyse des impasses du gauchisme politique, dont est exclu paradoxalement [1] le courant libertaire, est menée sur plusieurs terrains : l’université et les lycées, l’usine, avec le mouvement d’établissement (chapitres 10 et 13). L’auteur y pointe les limites de l’agitation activiste.
Mais c’est surtout la logique de militarisation du gauchisme qui est disséquée (chapitres 11, 12 et 14). Sont portés à l’inventaire les excès verbaux, mais aussi pratiques, de la rhétorique et de la mythologie de la violence révolutionnaire et insurrectionnelle : la « fantasmagorie de la répression et du fascisme » se traduit par le thème récurrent de la « fascisation du régime », par une utilisation, à tout propos, du terme « fasciste » et nourrit le mythe d’une « nouvelle résistance populaire », » vers la guerre civile », développé par la Gauche Prolétarienne dissoute (en mai-juin 1970). S’en dégage une logique para-militaire sacrificielle et culpabilisatrice, une « logique de mort », un « nihilisme » symbolisé par la figure de Pierre Goldmann.
La spirale de la violence s’essouffle en 1973 et les militants de l’ex- « Commune étudiante » reportent leurs espoirs sur d’autres luttes que les leurs, ouvrières, à Lip, ou paysannes, au Larzac. Leur gauchisme politique devient culturel avec l’expérience du premier « Libération ».
Autour de l’idée de « vivre autrement », d’un « courant libertaire et désirant », se développe une contre-culture que l’auteur analyse principalement à travers l’expérience du MLF et à travers les maîtres à penser de l’époque.
Développée sur deux chapitres (19 et 20), l’expérience féministe est classée dans cette partie « culturelle-libertaire » – ce qui peut se discuter – , du fait de son caractère anti-organisationnel, son refus systématique de la norme, sa dimension « existentielle » et son attention particulière aux pratiques et au vécu. Les excès, « limites et impasses » du mouvement (drames conjugaux et familiaux, …) sont dus, selon l’auteur, à une vision « sans limite », « délirante » du principe du plaisir, relevant d’une autre forme de « nihilisme » (p. 318).
Sur différents thèmes, Jean-Pierre Le Goff dresse un inventaire à la Prévert des maîtres à penser de mai 68 : Wilhelm Reich, pour la libération sexuelle, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Felix Guattari, pour l’anti-psychiatrie, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Christian Baudelot, Roger Establet, Ivan Illich, AS Neill, mais aussi Louis Althusser, pour la critique du système d’enseignement, André Gorz, Ivan Illich et René Dumont pour l’écologie… (chapitres 18, 21, 22 et 23) Ce passage en revue idéologique aboutit au même final sur le nihilisme fondamental de ces mouvements et idées, développant un autre type de « fantasmagorie », celle « de l’autonomie et de la répression » (p. 372).
Cette thèse est quelque peu affaiblie par le niveau d’analyse très idéologique : non seulement la confrontation de ces auteurs à la littérature produite par les militants est trop rare, mais surtout la confrontation aux pratiques est quasi-inexistante, ce qui limite la portée du propos. Prenons un exemple dans le domaine nous intéressant plus particulièrement, l’enseignement : après avoir critiqué l’analyse du rapport pédagogique en terme de domination, développée notamment dans les ouvrages de Bourdieu et Passeron, l’auteur pose la question « comment vont pouvoir procéder les enseignants qui ne cessent à l’époque de se référer aux Héritiers et à La Reproduction ? » ; à cette question fort pertinente, il n’est répondu que par une citation des mémoires d’Henri Mendras : « si l’école ne pouvait que « reproduire » cette société, alors une grande part de la vocation de pédagogue perdait son sens … » (p. 357-358) !
L’ouvrage de Jean-Pierre Le Goff se termine sur le « retournement » de la seconde moitié des années 70, marqué par le reflux des luttes sociales et du gauchisme, mais aussi par le développement de la crise économique et d’une crise idéologique du communisme, suite à la démystification du stalinisme et du maoïsme ; tout ceci aboutissant à une forte dépolitisation, à « l’ère du vide », dans laquelle règnent les « nouveaux philosophes » et l’action humanitaire, malgré la critique anti-totalitaire plus politique de Cornélius Castoriadis et Claude Lefort, malgré les velléités autogestionnaires de la « deuxième gauche » (chapitres 24 à 28).
Et de conclure sur le « nouveau conformisme » issu de cet « échec inévitable » …
Cette démarche d’inventaire de l’héritage de mai, enrichie de la « passion démocratique » de l’auteur, est tout à fait intéressante et pertinente en soi, à l’instar de Mona Ozouf et François Furet, qui, avec leur Dictionnaire critique de la Révolution française, ont voulu permettre aux citoyens de « faire leur marché » dans l’héritage de la Grande Révolution. Mais il est difficile de faire son marché, quand le commerçant ne met sur son étalage que des produits avariés. Et, même si, à nouveau en conclusion, Jean-Pierre Le Goff précise que mai 68 est un événement « non réductible aux années contestataires qui l’ont suivi » (p. 460), il reste que, de fait, cet ouvrage analyse essentiellement l’après-68, ce qui ne peut que biaiser notre vision de l’héritage… Ce n’est donc qu’un début, continuons l’inventaire !
Jean-Philippe Legois.
Les Cahiers du GERME trimestriel n° 7/8 – 2° et 3° trimestre 1998