mercredi 22 avril 2015

Atelier mémoire (suite) le Sillage des Héros Chapitre 4

Le Samouraï est devenu marin…




1880,  Toulon  vit une sorte d’apogée,  la marine y est toute puissante. Toulon est alors la porte des colonies. Depuis l’expédition d’Egypte, toutes les expéditions partent de cette rade magnifique, merveilleux abri naturel pour l’une des plus belles flottes du monde.

Une simple lettre du gouvernement shogunal de Tokugawa au ministre de France et voilà l’histoire de toute une famille qui prend le large et bourlingue de la mer de Chine à la Méditerranée.

1865, le Japon est en pleine guerre civile, mais le Shogun a entrepris ce que l’empereur Meiji va poursuivre : doter son pays d’une armée et d’une marine moderne.  Son excellence l’ambassadeur en appelle à son ami l’Amiral  Jaurès qui a la bonne idée d’envoyer son meilleur ingénieur, justement présent en Chine.  Il s’agit de monsieur Léonce François Verny.   Le site de Yokosuka est retenu, en partie pour sa similitude avec la rade de Toulon. Là ne s’est pas arrêté l’illusion car Monsieur Verny et les 47  français affectés à ce chantier, ont , soit par fantaisie (ce qui n’est pas la caractéristique de nos ingénieurs, loin s’en faut), soit parce qu’ils en avaient déjà les plans (ce qui est plus vraisemblable) reproduit les premiers bâtiments de l’arsenal de Toulon, à l’identique. Cette facétie que j’ai pressenti plus rationnelle que volontaire a institué des liens entre nos marines, dont les conséquences furent des plus personnelles.

Un campanile de style provençal se dresse brusquement sur la côte japonaise, a proximité de Yokohama, tandis que des murailles et des bâtiments dignes de Vauban surgissent de terre pour la plus grande gloire de nos deux pays. 
Comme une résurgence du XVIIème siècle  au beau milieu de cet empire nouveau…

Description : http://www.city.yokosuka.kanagawa.jp/0130/culture_info/france/images/kankou_annai.jpg


Mais le jeune officier japonais qui arpente les quais n’ignore rien de tout cela, au contraire c’est pour ces raisons qu’il est parti aussi loin de chez lui.


Ce jeune officier avait fière allure dans son uniforme le plus sémillant. Avec l’âge, Yoshi avait gagné en force et en assurance, mais il avait aussi conservé ce regard brillant et un peu farouche du « petit ours » qui avait franchi  les montagnes au centre du japon. 

Contrairement à ses amis français et aux deux autres japonais qui formaient  la mission d’ échange avec la France, Yoshi n’était un habitué des rues chaudes de Toulon et des fameuses petites alliées qui faisaient le charme des lupanars les plus variés depuis Barcelone jusqu’à Gènes. Bien sûr il avait fait des reconnaissances dans quelques soirées interlopes et il avait frôlé le demi-monde du Mourillon,  mais il avait refusé de se perdre dans les fumeries d’opium qui permettaient aux coloniaux de ne pas être sevrés de leurs vices exotiques. 

Toulon en 1880, est un lieu des plus paradoxaux.  Une ville de province, dont la bourgeoisie est des plus étriquée, où tout tourne autour de l’état et de son service, que ce soit les militaires, les fonctionnaires et même leur famille, ils ont tous cette indicible consigne : apparaître irréprochables.   Et dans cette même ville, tous ces jeunes hommes rassemblés suscitent une incroyable énergie où la fête peut aller jusqu’à la débauche.  Il y a comme une partition géographique de ces deux façons de vivre à Toulon.

Une partie propre, convenable, en adéquation avec la morale de cette troisième République qui se construit.  Les bâtiments de cette ville haute sont à l’image de cette ambition de respectabilité sans faille :  de la toute nouvelle poste, de la chambre de commerce en passant par le nouveau Musée-Bibliothèque de la ville. La sous préfecture est en chantier depuis déjà plusieurs années  et les immeubles haussmaniens  commencent à redessiner tout le plan de la ville.  Les trottoirs y sont larges et propres. Cela permet aux familles comme-il-faut de faire la promenade rituelle du dimanche,  et aux dames de la haute (ville) de ne pas maculer leur bas de robe avec la fange des bas quartiers.  Même les boutiquiers ont su s’adapter à ces temps nouveaux et leurs commerces se sont conformé à ce mode de vie plus bourgeois, moins mélangé, avec des commerces moins sales, et des produits plus ciblés  Toute une classe moyenne qui apparaissait , avec ses rites, ses codes, ses envies, ses grandeurs et ses bassesses. Les dames de ce quartier ne sortaient qu’en panoplie complète :  une armature en forme de pouf qui a remplacé les amples crinolines du troisième empire, les robes sont recouvertes passementeries qui transforment les femmes de qualité en ornement d’intérieur. Leur corset les enferme plus surement qu’une prison, mais il est vrai qu’elles ressemblent alors à des reines hautaines et dominatrices.  Les chapeaux de l’année sont petits et en  pointe, une merveille de séduction,  Les jeunes hommes de la ville ne sont  pas  insensibles  aux jeunes vierges ou demi-vierges  qui paradent devant eux et les mettent en émoi.

Il y a des degrés dans la descente morale de cette société, il existe comme un purgatoire. Ce pourrait être les quartiers populaires. Là où le petit peuple de la rade bruisse, bouge comme une troupe de théâtre qui connaît parfaitement son rôle et qui le joue à la perfection. Les appels des  portefaix à la recherche de colis à transporter, le cris des marchandes du cours Lafayette, qui rivalisent chaque jour pour faire s’arrêter le chaland à grands renforts de mots parfois drôles, mais le plus souvent graveleux.  Le jeune japonais a été fasciné par toute cette verve, par ces couleurs et il s’est rappelé des cris, et des mêmes odeurs qu’il avait observé en entrant il y a si longtemps à Yedo.  Il aime cette partie de la ville, faite de coins et de recoins, d’ombres profondes et de lieux inondés de soleil, comme en feu durant l’été.  Il a toujours aimé faire des croquis et il a ramené des scènes paisibles saisies dans ce purgatoire.  Il  a découvert des petits caboulots où il aime goûter à des plats simples mais aux saveurs vrais. Il s’achète également des fleurs chez une petite marchande de la rue Alézard. Plus tard ces fleurs seront destinés à un autre logis que sa chambrée en ville, mais pour l’heure, il parfait sa connaissance de la flore locale.




Si purgatoire, il y a, un enfer existe donc : à Toulon, il a pour nom la « basse ville », ou encore le bagne.  Un ensemble de rues où se succèdent de nombreux estaminets, dont certains méritent davantage le vocable de « bouge ». On reconnaît les limites de l’enfer aux décorations outrancières, si indélicatement vulgaires, qui jalonnent ces rues où l’on ne vient pas par hasard ; malheur au bourgeois qui s’égare, car ici aussi, il y a des codes et une manière de porter son béret ou sa casquette ; c’est un lieu où les grades et distinctions restent à la frontière :  tout est fait pour oublier, pour s’oublier, au moins pour le temps du passage.  Tous ces bars ont des ambiances ou des « spécialités » différentes. Le décor y est pour beaucoup, le mauvais goût y est du plus sûr.  Notre jeune officier n’a pas renâclé, et il a fait œuvre d’ethnologue, en accompagnant quelquefois ses compagnons dans leurs errances nocturnes. Mais, dans ces rares occasions, il a conservé une posture d’observateur neutre, et il ne participe qu’aux libations alcooliques et se retire avant la fin des bacchanales. Ses camarades commencent d’ailleurs à se poser des questions, sur la hauteur de sa vertu, ou le flou de sa virilité ?

Son allure est des plus nobles, et son protecteur a veillé à ce qu’il ne manque de rien  et représente dignement son pays. L’orientalisme a marqué les esprits en occident et l’attrait d’un pays longtemps interdit comme le Japon est des plus forts. Les officiers français le traitent comme un camarade, car il a rapidement fait l’effort de parfaitement parler français, et ils ont vite remarqué sa vivacité d’esprit et sa volonté.  Les françaises sont davantage attirés  par son regard vif et ses cheveux de jais.  

Ses pas l’amènent souvent  à marcher le long de la mer en partant du petit port Saint Louis, en longeant la corniche et en remontant la petite route du Cap Brun entre les grandes et belles « campagnes » des riches toulonnais.  Parfois au cours de ces promenades, le jeune enseigne repense à cet enfant qui fuyait la guerre civile et ces souvenirs rendent ces moments présents si paisibles. Il est si jeune et pourtant il lui semble avoir déjà beaucoup vécu.  Son pas est vif, et souvent il dépasse quelques groupes, des couples en promenade, ou bien des jeunes filles en grande conversation qui se protègent du soleil printanier avec de jolies ombrelles qui lui rappellent son pays. Il apprécie cette France où tout semble bien en place : les gens, les idées, les immeubles et les institutions. Ce pays est si ordonné par rapport au Japon qui vit une vraie révolution. Tout y est bouleversé : les valeurs ancestrales qui doivent laisser de la place à la vie moderne. D’où ce fracas de l’Histoire, et les bruits de plaques tectoniques qui rentrent en collision : le Japon moderne contre le Japon féodal !

A cette époque Yhosigoro Ito écrit à sa mère que la France est un pays très beau, que les gens y sont certes civilisés, mais que cela ne les empêche pas de le regarder parfois comme un animal étrange et même certains vont lui parler ce que les français appelle « petit nègre ».  Pour se moquer d’eux, il met un point d’honneur à leur répondre en alexandrins dignes de Corneille ou Racine. Il lui cite une phrase appris récemment  « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un plaisir de gourmet ». Cela a beaucoup fait rire sa chère maman.

La première fois où il est entré dans l’arsenal de Toulon  avec un groupe de camarades français,  le jeune japonais qui a traversé les mers  a ces quelques mots surprenants :
-       mais je connais cet endroit…
Tous ses camarades français s’esclaffent  sans savoir que leur ami  ne se trompe pas et rend hommage au travail de Léonce Verny.

 Tous ces jeunes officiers  sont venus suivre les mêmes cours de navigation que lui sur  un bâtiment de guerre,  joliment appelé   « la Dévastation ».  Ce fier cuirassé  de 31 officiers et 712 hommes d’équipage représentait ce qui se faisait de mieux  dans ces années 1885.  Son commandant, le capitaine de vaisseau Le Bourgeois, aimait à dire à ses jeunes officiers :
-       Messieurs,  malgré l’acier, nous sommes encore  de vrais marins,  nos trois mâts, nos voiles carrées, nos focs et beaupré  en attestent…
Il ne se doutait certainement  pas que son navire serait l’un des dernier de ces dinosaures hybrides à arborer mâtures.
Yoshi  avait été affecté à l’une des 4 pièces de 340 mm qui se trouvaient sur les angles de la casemate, fixées sur des affuts mobiles qui leur permettaient de couvrir 360°.


La jeune fille de très bonne famille, qui avait remarqué le regard intense que ce jeune officier « exotique » portait sur elle, ne s’en était pas lassée et elle venait chaque dimanche après midi au concert donné par la musique de la flotte pour les marins et leur famille.   De regard en billets doux, puis de rencontres fortuites en promenades consenties, l’alliance  entre les deux cultures s’est insinuée dans la sphère privée…mais de là aller au mariage ?

Par tradition, comme par bienséance, c’est le prétendant qui annonce le premier ses louables mais pressantes intentions, la jeune fille ne faisant alors que remarquer peu à peu les manœuvres de contournement de l’assaillant.  La jeune Marie joua en partie ce jeu, mais elle y ajouta quelques ingrédients personnels qui encouragèrent le jeune enseigne.  De concert en concert, puis de promenade en promenade, l’enseigne gagna du terrain , mais la jeune fille n’en perdit pas, telle une joueuse de go, jeu qu’elle ignorait alors, elle le laissa venir pour mieux l’encercler !



Yoshi transmet la demande en mariage de mon arrière grand mère à sa hiérarchie au Japon. Dès réception, l’enseigne de vaisseau Ito est rappelé dans son pays d’urgence. La demande  relevait de l’empereur dont Yoshi était vassal.

Une fois sa permission obtenue,  le jeune officier repartit chercher sa promise  à Toulon.  Ainsi Marie Frappaz  s’en alla au pays de Madama Butterfly  pour épouser son bel officier oriental…mais, chaperon il y eut, puisque Marie emportait dans ses bagages sa mère Ernestine Vignetti (nom qu’elle portait par son second mariage).

Bien sûr, il faut admirer le courage de Yoshi qui a quelque peu bravé l’autorité de son seigneur et maître, mais que dire de l’immense pas fait par cette jeune fille, née d’une sage et bonne famille de province, qui va braver de si nombreux interdits et préjugés pour oser « s’amouracher » de ce prince exotique. Marie, pour être discrète, est une femme résolue et elle sent que cet homme venu de si loin, va la transporter dans un autre univers. Et si sa raison est effrayée, son cœur est résolu.  Marie Frappaz va traverser les mers par amour pour ce bel officier.


Imaginez l’incroyable mariage entre occident et orient. Vision insolite des kimonos d’apparat qui se mélangent aux très austères uniformes de marine. Toute une partie de l’état major de la marine japonaise est présente, et partage le salon avec les représentants de la cour impériale, les uns en frac, les autres en tenue traditionnelle. Ce mariage a une « gueule » folle :  même un récit de Pierre Loti ou de Victor Segalen n’en aurait pas rendu toute la couleur et l’éclat.

Yoshi  fait une carrière brillante dans la cette nouvelle marine japonaise et depuis l’école militaire, il a pour condisciple un certain Togo


Quelques trente années plus tard, un étrange mouvement inverse va se produire, comme l’irrésistible retour du courant de marée, obéissant à la capricieuse influence de la lune, L’histoire est vraiment cyclique…




vendredi 17 avril 2015

Enfin une lecture digeste!

De prime abord le titre laisse sinon pantois, pour le moins perplexe...

"Le charme discret de l'intestin"

Une charmante blondinette teutonne nous y raconte l'incroyable histoire de nos boyaux.
Dis, comme ça, c'est étrange,  un peu gore ou scato...mais non cette scientifique d'outre-rhin (sic) nous transporte dans un univers parallèle,celui des intestins.  Organe fondamental et mal aimé.

Hormis ce sujet peu banal, convenez en, la jeune demoiselle possède un vrai style alerte et plein d'humour qui enchante ce boyau-story.


Giula Enders a vraiment trouvé un nouveau genre littéraire dans le domaine du "genre intime" et de "voyage intérieur".  Les innovations m'enchantent, surtout quand elles sont si réussies!



mardi 14 avril 2015

Atelier Mémoire (suite) Le Sillage des Héros Chapitre 3


II       Entre mythe et légende…




Chronologiquement la période se rapproche, mais il reste du temps et le personnage proposé peut encore être « mythique », mais le cours de son histoire doit correspondre à son époque et s’approcher du « réalisme ». C’est sans doute la relation la plus difficile, celle qui verse encore dans l’imaginaire, mais qui doit respecter les mémoires à peine effacées. Il y a déjà dans l’histoire familiale, comme une ombre qu’il ne faut pas complètement trahir.

Géographiquement, nous nous sommes rapprochés de l’extrême orient  et plus précisément du Japon. Le héros exotique et asiatique est des plus prisés dans une famille. Cela apporte un surcroit d’excitation généalogique, mais surtout le contexte n’en devient que plus original.

Nous allons vivre cette aventure à l’ère Meiji, moment incroyable où cet empire va passer en vingt ans du moyen-âge aux temps modernes.  Dans l’imaginaire du héros, il y a celui qui débute sa carrière de héros dans sa tendre enfance…c’est alors un héros d’exception !






Mon arrière grand père, côté maternel

Yoshigoro  ITO









A l’ère Meiji naissante, les prémisses de l’armée impériale  dans le domaine de Choshu


Le Samouraï

Marie tu ne devais pas encore avoir entendu parler de ce grand père héroïque, car tu n’avais alors que deux ans  quand ces évènements lointains se sont produit…


Les  hennissements !
Quoi les hennissements ?
Ce sont les hennissements qui annoncent les batailles !


Ils sont arrivés à l’aube, ils descendent  des collines qui dominent la plaine de Nagoya.  Au loin le Château Aishi.  Une petite troupe qui peu à peu grossit et progresse dans le cliquetis des armures et des armes.  Des cavaliers et des hommes qui sont des ombres dans la brume du matin, quand ils émergent des bois et traversent les premiers champs.

D’où ils sont, ils peuvent apercevoir la fumée qui forme un panache plus noir que les brumes du matin, au dessus des toits en pagode du château. Toute la plaine côtière est paisible en ce petit matin de décembre.  Les hommes en cuirasse avancent à tâtons, en retenant leur armement pour ne pas donner l’alerte trop tôt et surprendre les soldats du gouverneur, restés fidèle à l’empereur.

Celui qui semble le chef arbore un casque imposant digne des derniers samouraïs, fait d’acier, de bronze, avec de l’ivoire pour figurer des cornes sur chaque bord. Il paraît sorti d’une scène du moyen âge,  si ce n’était le pistolet accroché à sa ceinture et la paire de jumelles qui oscillait autour de son cou.
Le Japon est alors ravagé par la guerre civile. Le clan Tokugawa et ses partisans laisse le pays à la dérive, et s’opposent aux envies de réforme du jeune empereur Mutsushito…Une période d’instabilité et de trouble s’en est suivi, on l’appela la guerre de Boshin.
Entre 1868 et 1869 : une guerre civile éclate au Japon. Guerre entre les armées des clans de Satsuma, de Chōshu, de Tosa et leurs alliés et, d'autre part, les troupes appartenant au gouvernement shogunal d'Edo et les clans qui lui restèrent fidèles.  Le gouverneur n’appartenait à aucune de ces factions, et il s’efforçait  de respecter le pouvoir du nouvel empereur.

Seuls les sabots des lourds chevaux de trait qui tirent les canons résonnent sur les pavés des faubourgs de la ville.

Dans le château, les gardes font leur ronde en suivant les couloirs, sans marcher sur les nombreux tatamis. Ils passent de bâtiment en bâtiment pour revenir au donjon. Ils ne portent que des juste-au-corps en cuir pour pouvoir se mouvoir sans trop de cliquetis et laisser le jeune maître reposer. Ses parents sont partis pour Edo où son père, le gouverneur rend compte à l’empereur de l’état de la province. Le jeune garçon, âgé de dix ans, ne passe pas une bonne nuit, son sommeil est agité, il est en sueurs.  C’est un enfant  sage et posé mais dont tous les proches s’étonnent du regard intense et décidé. Il n’est nullement capricieux, mais parfois son caractère en fait un être replié sur son univers intérieur…on pourrait le penser rêveur, non, il est plutôt capable de se concentrer sur une idée, sur un événement jusqu’il en ait compris toutes les facettes.

Là, soit une sorte de fièvre nocturne, soit un mauvais rêve, le sort du sommeil, et il se lève machinalement et va d’un pas hésitant vers un couloir sombre pour accéder aux commodités.  Il  croise l’ombre d’un garde qui suit le couloir de ronde, et  cette ambiance guerrière finit de le réveiller.  En sortant du cabinet, il va vers les fenêtres qui donnent vers l’extérieur du château…il admire les couches moutonnées faites par les brumes matutinales,  et il laisse son regard les suivre à travers la plaine, il devine les formes du village qui est en aval, seuls quelques toits émergent de cette ouate, faisant du paysage comme l’œuvre d’un artiste…mais il perçoit des petits points qui percent parfois cette neige aérienne. 

Son petit pas  résonne sur le plancher, et  pris par l’excitation il parcourt tout le couloir extérieur qui surplombe le donjon…ses yeux cherchent désormais ces formes un peu fantomatiques qu’il a vite distingué dans l’aube naissante.  Puis il entend un remue-ménage, tout le château semble sortir de sa léthargie…des bruits d’armure, des cliquetis d’armes, des courses un peu erratiques…tous les prémisses du combat.  Sans réfléchir, il  pénètre dans le Kura  et emporte tout ce qui fait le trésor de sa famille.

Le jeune garçon est poussé vers sa chambre, il  proteste mais le garde qui se met en travers de sa route, sait qu’il doit veiller sur le fils du gouverneur , comme sur sa vie.  Bientôt vient le bruit des flèches qui viennent se planter dans les parois centenaires de la tour. Il y a le bruit  des arquebuses et des fusils qui fait trembler les cloisons de papier du château. L’enfant réfléchis et malgré son jeune âge, il a compris que la situation de la garnison était désespérée.

Curieusement  son esprit est calme et les idées lui viennent sans effort : il sait ce qu’il doit faire. Il écoute les bruits…le garde a rejoint ses camarades…il sort.

Son parcours dans le château est à l’inverse de celui des gardes, et il atteint le jardin sans avoir croisé le moindre obstacle.  Il connaît parfaitement le chemin secret qu’il a découvert en jouant avec la fille de l’intendant. Cachée derrière une gloriette de style victorien, un buisson de houx touffu et repoussant marquait l’entrée du souterrain.

Le jeune garçon n’avait trouvé pour se vêtir que sa tenue d’écolier à l’européenne, avec des culottes courtes, des bas-chaussettes et de bonnes chaussures  qui lui permettaient de franchir sans encombre  le chemin souterrain. Le passage l’a conduit assez loin dans les bois à l’arrière  du château et aux bruits qu’il perçoit, il comprend qu’il a franchi la ligne des troupes rebelles. Il courre à toute vitesse et dans la pâleur d’un matin d’hiver, il disparaît dans la campagne.

Derrière lui  le château  s’éloigne  et  il ne se retourne qu’une fois pour apercevoir des flammes qui s’élèvent et éclairent le ciel neigeux de cette matinée blafarde. Des larmes coulent sur ses yeux. Il les sèchent et puis son regard semble se durcir et il repart d’un pas plus ferme en longeant les cultures maraichères de la basse plaine. Il ne croise personne. Les gens de la campagne, méfiants par nature, préfèrent rester à l’abri de ces fracas qui ne concernent que la caste des guerriers. Ils écoutent leurs ancêtres qui leur suggère de demeurer  loin du tumulte. Il en est ainsi de la survie du paysan.

Il courre puis marche, courre à nouveau durant de longues heures, avant de s’arrêter épuisé au bord d’une rivière, cachée au creux d’un vallon. La nature y est si paisible, qu’il donne permission à son corps , à ses jambes, à ses pieds, de se reposer.
Il ne sait pas combien de temps il a dormi. Il se sent hagard, perdu, ses pensées sont confuses…Il  replonge dans un sommeil profond. Ses yeux s’ouvrent sur un soleil éblouissant : le paysage est magnifique et son esprit reprend le dessus, et un faible sourire éclaire son jeune visage.

A  Yedo, les jours suivants, les parents de Yoshigoro  avaient appris  l’attaque du château, et leur inquiétude était immense.  Même si il ne pleurait pas  comme son épouse, et que son comportement était digne d’un haut fonctionnaire de l’empereur, son père était rongé par la culpabilité. Il n’avait pas daigné écouter sa femme, et il avait voulu laisser leur enfant à Nagano, si loin à l’ouest, dans ce Japon en proie à la guerre civile.  Eux qui sont sans nouvelle de leur fils, se morfondent dans cette partie inférieure du Palais de l’empereur, le Soto-Siro, où vivent les hauts dignitaires de l’empire.

L’empereur a envoyé un de ses chambellans aux nouvelles et se tient au courant du sort du jeune Yoshi, qui est pour lui comme le symbole du futur Japon, aux prises avec les forces du vieux pays millénaire qui veulent empêcher l’incroyable changement voulu par l’Empereur.  Nagano n’est pas si éloigné de Yedo, mais c’est tout Hondo qu’il faut franchir dans sa largeur : deux cent kilomètres de montagne, de chemins escarpés, de ravines, de gorges profondes, et où la vie si rude a rendu les populations mal habituées à la compassion et à la bienveillance. Partout, même si il a pu fuir, ses parents savent que leur si jeune fils devra vaincre le rude hiver japonais et franchir des cols pour franchir le mont Hotaka, le Jari ou le Kiso. Pour eux, la situation est désespérée et son père en vient à souhaiter qu’il est péri dans l’assaut du château plutôt que d’affronter cet enfer lent.



Sans imaginer les soucis de ses parents, Yoshi combat pour sa survie, et après franchi les basses vallées agricoles, il a décidé de s’orienter avec le soleil et les étoiles comme lui a enseigné le jeune capitaine Chikuma, qui l’avait pris en affection. Il n’hésite pas et sait qu’il doit marcher vers l’Est  vers le col de Torii. La route des vallées par Ueda et Saku est certainement plus facile, mais ces vallées sont occupées par les troupes rebelles et  en jeune stratège, digne de son père, il va emprunter le chemin de la montagne où il y aura moins de rencontres.  Ses jambes sont gelées et le froid attaque aussi ses doigts et ses oreilles. Il se décourage souvent durant ce troisième jour de marche et la perspective d’une nuit encore plus glaciale l’effraie davantage que les troupes.  En suivant un chemin où il a remarqué des petites crottes fraîches, il arrive à deviner dans l’obscurité  naissante, des panaches de fumée et l’odeur d’un feu de bois, et c’est au bord de l’épuisement qu’il s’écroule après avoir frappé sur une vieille porte toute vermoulue.

Quand il rouvre les yeux, il ressent une chaleur bienfaisante qui le parcourt des pieds à la tête. Il entend  des bruits qui proviennent du bout de cette grande pièce unique, mais comme ce coin là est éloigné de l’âtre, il ne perçoit qu’une ombre qui s’affaire. Il se redresse  et  repousse la peau de bête qui le recouvre. L’homme, car la forme s’avère humaine, vient vers lui
-       Ca y est, ce petit homme est revenu du monde des esprits !
-       Qui êtes vous, qu’est ce que je fais ici ?
-       On dit bonjour et merci de l’hospitalité, voilà ce qu’on dit jeune malotru !

Yoshi rougit  et bredouille quelques mots d’excuse

-       Acceptez mes excuses, je m’appelle Yoshigoro.  Je me rappelle juste du froid et d’avoir vu votre maison en marchant
-       Laisse là tes excuses, je me moquais de toi… D’ailleurs tu es bien aimable de nommer  « maison » ma cahute…mais ton histoire me paraît digne de remplir mes mornes journées de chévrier. Je m’appelle Asama
-       Mais c’est le nom d’une montagne…
-       Tu as raison, jeune Yoshi, on m’a appelé comme ca parce que j’y menai mon troupeau. Maintenant, raconte moi !

Il écouta le récit de Yoshi  sans l’interrompre …ses yeux disaient tout l’intérêt qu’il portait à cette histoire.
Quand Yoshi s’est tu,  l’homme s’est gratté la tête

-       C’est une sacré aventure pour ton âge…tu veux donc aller jusqu’à Yeddo ?
-       Oui
-       Tu sais que c’est une folie en hiver ?
-       Oui
-       Mais, tu le feras
-       Oui
-       Bon… je vais t’aider. Tu es fou, mais sans hésitation, tu es le plus courageux des garçons que j’ai croisé, Yoshi. Je suis pauvre, mais je connais ces montagnes comme mon jardin, et je vais te donner de quoi résister au froid et de quoi trouver à te nourrir en chemin.

Asama, se mit à l’ouvrage, il alla chercher une peau de bête dans sa remise pour la découper à mes mesures. Puis il rassembla des chaussettes en laine, une écharpe bien chaude et un bonnet qui résisterait à la neige. Il m’enseigna dans son champ enneigé comment fabriquer un abri de fortune pour échapper aux bourrasques et au froid.

Trois jours ont passé depuis son arrivée spectaculaire dans ce coin perdu de montagne. Mais Asama et lui ont mis ce temps à profit et c’est plein de forces et d’espoir que Yoshi reprend son chemin. Il est très différent : déjà en apparence, ses habits de jeune citadin ont laissé la place à des vêtements de petit montagnard ,   et son esprit s’est affirmé, il se sent fort et sait qu’il parviendra au but. Il ne sait pas au juste comment, mais il en est certain.

Enfin après des jours et des jours de marche, il quitte les zones montagneuses et il sent l’air vif qui vient du pacifique, il reste méfiant, et passe loin des villages qui commencent à se succéder dans la plaine.  Parfois, il s’approche d’une ferme et, furtif, il vole quelques œufs ou une poule,  parfois il parvient à chaparder un plat qui chauffe sur le feu, il laisse quelques sous pour ne pas être trop coupable. Il est transformé, son corps a muri, il se sent différent, comme si il avait brusquement changé d’époque. Sa peau fine et si blanche est devenue rugueuse et brûlée par l’air froid. Le gamin, symbole vivant du Japon occidentalisé, est devenu un petit ours, vêtu de peaux de chèvre et de bandes de laine.  Un petit sauvage, plein de force et de haine, lui qui jadis, il y a encore dix jours, était l’enfant le plus doux et le plus policé du Japon.

Le petit sauvage se glisse dans les campagnes, il longe les rizières et puis il  remonte le chemin entre les  petites fermes. C’est le froid qui fige tout ce monde dans les blancs et les gris et qui étouffe tous les bruits habituels de la campagne, même les chiens n’aboient pas, et les rares humains qui se dessinent sont courbés et furtifs comme pour s’excuser de troubler cette quiétude morbide.

Plus il approche de Yeddo, plus la campagne s’anime, la ferme devient hameau, et le hameau se fait village. Les habitants avec l’avancée du jour sortent et commencent à travailler à leurs occupations..Yoshi s’approche de la vie, il y revient,  et toutes ces voix, ces bruits lui font du bien, après ce long silence des neiges hautes, comme les bergers appellent les cimes en hiver. 

Son œil s’intéresse à tous et à tout, ce voyage forcé, il le prend comme une immense leçon de choses.  Son trajet jusqu’au palais de l’empereur est un émerveillement de chaque instant. L’enfant en mutation  capture toutes ces scènes qui lui étaient auparavant interdites, et son cerveau travaille à la vitesse où les joueurs de Mah Jong reposent leurs pièces (tacatacatac).

Il respirait à plein nez l’odeur de la soupe Miso au crabe, ou celui d’un bol de riz « oyako ».  Brusquement et en traversant ce Japon qui lui était inconnu, il découvrait des couleurs, des saveurs, des bruits qu’il ignorait. Tout cela lui plaisait beaucoup.

Bien sûr, ensuite, il y a eu les cris et les pleurs de sa mère, de ses tantes venues en renfort. Après, il y eu les honneurs, son père, Kendji Ito, qu’il n’avait jamais vu ému aux larmes quand Yoshi lui a remis les trésors de la famille.  Il a même rejoué la scène dans la grande salle d’apparat du Palais en présence de sa majesté impériale et de tous les hauts dignitaires.  Nous sommes en 1873, L’empereur n’est revenu à Yeddo que depuis trois ans, et le régime a besoin de victoires et de belles histoires. L’empereur s’est emparé ce celle de Yoshi…toutes les gazettes de la nouvelle capitale impériale en parle . En ces temps troublés où l’empereur est accusé de tout bouleverser, et de vouloir enterrer les valeurs du Japon éternel, cette histoire si édifiante est pain béni pour faire passer un message. L’empereur ne veut pas abolir les valeurs ancestrales, il veut juste faire entrer son pays dans les temps modernes.

Yoshigoro fait connaissance avec la propagande d’état, son histoire si pure, si forte, est récupérée par un régime qui veut asseoir son jeune pouvoir. On en fait un symbole, mais il accepte, pour son père, pour l’empereur…Dans la foulée de cette gloire, il est anobli, devient baron, et rentre à l’école militaire de l’armée impériale, dont plus tard allait provenir la future école navale impériale.



Dans ces mêmes années, un obscur ingénieur des armées, avait obéi à des ordres venant de l’empereur Napoléon III, et avait traversé le globe pour équiper ce pays d’une marine de guerre moderne. Léonce Verny, ingénieur du génie maritime et polytechnicien, avait débarqué dans cette contrée encore moyenâgeuse par bien des aspects, avec la foi du missionnaire.  Il en avait un peu l’allure d’ailleurs, cet ardéchois fier pouvait être ombrageux , et dans ces moments là son oeil se faisait perçant et sa barbe devenait menaçante.  C’est son expérience en Chine qui l’amène ici pour tout bâtir à partir de zéro.

Le Japon a besoin d’un endroit pour d’abord entretenir, et un jour construire ses navires : cet ingénieur surdoué va superviser la construction du port et de l’arsenal de Yokosuka.  Comme c’est un esprit pragmatique, à défaut d’être un architecte, il décide avec son équipe de reproduire l’organisation de l’arsenal de Toulon. Cette copie conforme va parfois se nicher dans les détails en reproduisant même le campanile, assez peu japonais, qui va désormais orner l’entrée de cette place forte de l’Orient.  L’homme est cassant et un peu vaniteux, mais c’est un formidable meneur d’hommes  et il se démène pour trouver le bois nécessaire à la construction navale. Léonce Verny remue ciel et terre pour trouver les essences de bois qui conviennent à l’expression de son art : la construction navale. Car chaque forme nécessite des types de bois différents : il y a les bois droits, les bois courbants, et enfin les bois courbes.
Pour les bordées, certains chênes vont convenir, mais il les faut maigre ou dur, sinon dit-il, ils vont plier et « cassent comme un navet ». Sous l’eau, bien résineux, c’est l’orme qui se révèle le meilleur. Les mâtures elles sont faites à l’aide de pins grands et bien droits, et le souci de l’ingénieur Verny sera de trouver des pinus sylvestris, des epicea et des pins de Floride. Au fil des lettres et rapports, nous voyons que la collecte de ces bois de marine demeure son obsession. 

Ce jour là, il parcourt en long et en large son bureau situé au centre de l’arsenal en maugréant  contre ces maudits retards dans la livraison des bois.  Il lui faut se confier et le jeune japonais qui lui sert d’interprète et de traducteur a la malchance d’être à portée de voix.   Pourtant le jeune Aito est un jeune homme des plus affables et conciliants. Pour cette époque, il a reçu la formation la plus occidentale possible : d’abord les bons pères jésuites  puis il a été formé  dans la toute première école d’ingénieur au Japon. C’est par patriotisme  qu’il a accepté de rejoindre l’arsenal, après un court séjour à la toute jeune académie navale  où il a rencontré un jeune officier ardent, tout aussi patriote que lui : l’avenir du Japon.

Aito est aussi réservé que Yoshi peut être passionné ; c’est l’eau et le feu. Souvent ils se retrouvent dans l’un de ces bouges qui servent un mauvais saké,  mais quelques mets acceptables  préparés par la vieille édentée qui se tient habituellement au fond de la salle commune en se distrayant des histoires de ces marins qui parlent de tous ces nouveaux  mondes qu’ils découvrent un peu plus !
Là dans ce lieu interlope, les deux nouveaux guerriers de l’ère Meiji refont le monde en commençant par imaginer l’avenir encore improbable de leur pays en pleine révolution culturelle et technique. C’est l’heure des pionniers,  mais aussi des ingénieurs  qui succède enfin à celle des anciens seigneurs de la guerre et des ronins.
Aito comme Yoshi, même si ils conservent une certaine  nostalgie de ces temps troublés où régnaient les hommes forts,  tous deux  savent qu’ils représentent les temps nouveaux.

Malgré de nombreux retards et des changements de plans, l’arsenal est désormais une réalité et les navires commencent à sortir des trois cales et du bassin de radoube.   Les japonais regardent avec fierté ces constructions  et Yoshigoro est parmi ceux là.  Les bâtiments s’étendent sur le pourtour de la baie, et le plus grand d’entre eux est la corderie qui sert également à la préparation de la mâture.  Ce fut d’ailleurs le premier contact de notre jeune officier avec cet endroit unique au Japon.
Il  a parcouru les presque quatre cent mètres de ce long édifice et il a admiré tous ces hommes qui construisaient « sa » marine, « ses » bateaux.  Le regard du jeune guerrier s’est embrasé sous les promesses futures qui apparaissaient sous ses yeux.

Sans vraiment  le connaître,  Yoshigoro  croisera plusieurs fois cet étrange personnage, ce sera  son premier Oyatoi gaikokujin  (étranger employé par le Japon pour le faire progresser).  Aito  lui a présenté son « patron » ,  cet incroyable Léonce François Verny qui  s’emporte à la moindre contrariété, mais qui est capable de trouver des réponses aux innombrables  problèmes posés par  la création d’une marine : établissements,  approvisionnement,  navires, mais aussi à former les hommes, les marins, les ingénieurs, les intendants. Tout, tout est à faire, comme se plait à dire ce diable blanc malpoli !


Depuis ces temps là, il a compris qu’il devait ravaler sa fierté bien enraciné au fond de son âme et qu’il fallait supporter l’arrogance et les humeurs changeantes de ces hommes si compétents dans leur domaine et si ignorants des autres hommes.  Avoir su surmonter sa nature, va faire de Yoshi  notre homme-passage entre Orient et Occident.