mardi 26 mai 2015

Bon polar, bonne intrigue...




J'ai enfin découvert Claire Favan...une française qui a tout d'une grande ou d'un grand auteur de polar, ca vaut largement Harlan Corben ou Michael Connely. 

En plus elle a le front de venir défier ces grandes pointures sur leur propre terrain: les U.S.A.

Le héros est un merveilleux mâle épouvantablement paumé et l'héroïne ...  enfin bref  c'est à lire absolument pour les amateurs du genre. Moi j'adore!



samedi 16 mai 2015

Atelier mémoire (suite) Chapitre 7

Le mouton noir
Pierre Vincenot


Dans toute famille, il y a des « phares », des repères, mais il existe également des repoussoirs, des moutons noirs.
L’homme de cinéma que j’ai été, n’ignore pas que pour faire du « positif » il faut un excellent « négatif ».
Certains personnages, qui ne rentreraient dans aucun Panthéon sont utiles à la compréhension d’une époque. Et puis, il ne serait pas crédible qu’une famille ne soit parsemée que de héros qui auraient toujours fait les bons choix. Difficile de dire que le personnage dont je vais vous raconter l’histoire est un héros, et pourtant sa démarche fut certainement emplie d’idéaux et il a eu à son époque l’impression de remplir son devoir !

Et pourtant  quelle chape de plomb sur certains personnages de la famille. Longtemps après j’ai trouvé cette citation de Sartre sur internet : « Si nous voulons comprendre l’attitude de collaborateurs, il faut les considérer sans passion et les décrire avec objectivité d’après leurs paroles et leurs actes. »

Je sais très peu de choses sur Pierre Vincenot, ce cousin « préféré » de maman. De temps en temps, elle faisait allusion à lui, et je sentais qu’une grande émotion s’emparait alors d’elle. C’est pour ce souvenir là, pour ce sentiment tendre qu’il suscitait encore chez maman que j’ai envie d’en parler !

Je vais donc partir des quelques éléments en ma possession et je vais retrouver avec les témoignages de ses compagnons de retrouver sa trace, son parcours, ses croyances, ses peurs.

Tout commence à l’été 1941, Pierre est alors un jeune étudiant qui a quitté sa Provence natale après la réussite au concours de Sciences Po ? Il vient de terminer sa première année, et malgré la guerre et la seule présence de vieux professeurs, il semble promis à un brillant avenir,  et puis cet été là, dans les nouvelles provenues de l’Est et le déclenchement de l’opération Barberousse, l’Ours soviétique est devenu le grand ennemi de toute l’Europe qui se doit d’être rassemble autour de l’Allemagne et de son chancelier Hitler qui mène, lui, le vrai combat. La guerre en 1939 et 1940 n’a été qu’un malentendu entretenu par les forces juives et communistes réunies qui ont amené certains pays comme la France ou l’Angleterre à effectuer les mauvais choix. Les jeunes comme Pierre veulent bien croire à cette fiction qui rétablit l’honneur et où la défaite totale et honteuse de notre pays est présentée comme une vraie chance qui s’offre à lui !
Ces propos sont reproduits dans les nombreux journaux autorisés par les Allemands, ou ceux qu’ils ont « suscités » pour envahir nos esprits après avoir soumis nos corps.
Pierre Vincenot fait partie de ces jeunes, si influençables car tellement humiliés par la défaite de juin 40. Pierre n’est pas du genre à lire « l’Humanité » clandestine, mais plutôt « le Petit Parisien » et « je suis Partout » avec les discours haineux de Jacques Doriot et de Marcel Déat.

Le 7 juillet 1941, la presse collabo  fait état de la création de L.V.F, notamment « l’œuvre » de marcel Déat…dans ce même journal il est dit que « la L.V.F a été créée pour lutter, aux côtés de l’armée allemande et de ses alliés jusqu’à la victoire finale sur la Russie et le Bolchevisme. »

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La Légion des Volontaires Français n’est donc pas une création de Vichy, c’est vraiment la volonté de certains fanatiques de se regrouper et d’aller au delà de la collaboration officielle. Cette L.V.F est parrainé par le Cardinal Baudrillard  ainsi que quelques académiciens comme Abel Bonnard et Abel Hermant.
Pierre  va effectuer sa rentrée 1941  en deuxième année de sciences po  et il reprend avec aigreur le chemin de la rue Saint Guillaume et se résout mal à rester simple spectateur de l’histoire qui se déroule sous ses yeux, ce n’est que après avoir ruminé ses frustrations durant cette année  que revenant en vacances chez son père Jean Vincenot, il prend la décision de s’engager dans le bureau marseillais de la L.V.F   et il est l’un de ceux qui va passer avec succès les tests médicaux rigoureux, empruntés à l’armée allemande. En ce 16 juin 1942, seuls dix hommes sur vingt ont été sélectionnés.  Une fois  engagé, Pierre découvrira qu’il est l’un des rares « érudits » à avoir franchi le Rubicon et que l’essentiel de ses camarades sont des manuels qui ont réagi avec leur tripes plus qu’avec leur intellect !

Les mobiles ne sont certainement pas financiers et puis  la guerre va durer longtemps  et le sort des hommes est si aléatoire.

Les débuts ne furent pas faciles pour Pierre et devoir endosser l’uniforme allemand n’enragea pas le moral. Comme tous les autres volontaires, il du se résigner à ne pas porter le combat sous les habits de la France.  Pierre qui est très croyant se confie à leur aumônier, Mayol de Lupe et le « monsignore » l’aide à surmonter ses doutes et réticences.

Le dernier pas est franchi en 1943 où Laval permet l’enrôlement de français dans la Waffen-SS. Pierre va s’engouffrer dans cette brèche, toujours pour combler son besoin de grandeur et d’aventure. C’est un jeune français qui a mal à sa patrie et qui n’a pas trouvé la bonne direction.  C’est, comme tous les autres, un obsédé de la « menace bolchévique », rendus tout aussi anglophobe par la maladresse des anglais à Porsmouth, Dakar et Mers-el-Kébir.


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Le passage à la SS, s’est fait soit volontairement soit contraint vers la fin. Pour Pierre le choix a été volontaire, c’était aller au bout d’une démarche intellectuelle.
Le passage avait été difficile, et les hommes de la L.V.F avaient fait l’objet d’une reprise en mains dans un camp en Pologne.  Pierre et ses camarades interviennent sur l’axe Moscou-Minsk et tentent avec d’autres unités de créer un point de fixation près de la Berezina  (sic). Les combats sont terribles et en deux semaines sur leur effectif de 400 hommes de départ, il y a plus de 40 morts et 25 blessés.
Le choc a été si rude, qu’il a vite fallu  reconstituer des unités à partir des débris de celles qui venaient de combattre. Certains venaient de la Milice, d’autres de la Kriegsmarine ou de la Lutwaffe et enfin de la SS.   

Très vite, il a fallu donner une unité à cet ensemble hétéroclite
C’est pourquoi, tous ces hommes sont intégrés dans la Waffen-Grenadier-Brigade  der SS Charlemagne, au total plus de 7000 hommes. Pierre souffle un peu et après le déluge de feu et de boue du front, il est agréable de toucher des uniformes neufs, mais le plus grave est d’être doté d’un armement restreint et obsolète. 1945  va être une année infernale pour ces troupes françaises,  en quelques semaines, se repliant à travers l’Allemagne, la division va perdre 2000 hommes.



C’est en se repliant vers Berlin que Pierre est blessé par un tir d’obus et il se retrouve sur un lit d’hôpital entre Prusse et Poméranie. Mais, il se remets sur pieds et repart au combat en février 1945. Son bataillon est juste dans la charnière entre deux armées soviétiques, celle qui descend la Vistule pour foncer sur Dantzig  et une autre, formée de soldats moins expérimentés qui veulent occuper la Poméranie.  Pierre est alors jeté dans la bataille, il est le chef adjoint de la section antichar, son rôle est déterminant. Il sait exactement où placer ses hommes. Il lit le paysage comme le ferait un conducteur de char, il devine les routes des chars russes et il organise leur future déroute. Pour Pierre qui adore les échecs c’est d’abord un défi intellectuel : parvenir avec son faible effectif à arrêter une brigade blindée russe, et parmi les plus récentes et les mieux équipées. Il a observé les zones les plus bourbeuses,  et il a fait disposer par ses hommes des obstacles pour que les chars russes passent exactement là où il veut !

Puis vint le temps de la retraite   vers février 1945,  les troupes reculaient sur le sol allemand.  Les troupes allemandes et les autres corps qui nous entouraient continuaient à nous suspecter de vouloir nous débander. Même si ces hommes étaient venu de notre plein gré combattre auprès d’eux, ils avaient du mal à comprendre leurs motivations. Un étrange climat les a poursuivis jusqu’aux confins de Berlin.  C’est là que dans les derniers jours d’avril, Pierre a été blessé par la chute d’un immeuble et qu’il a été fait prisonnier par une colonne anglaise qui essayait de s’infiltrer dans ces faubourgs de la capitale prussienne.
Il s’est réveillé dans un hôpital de campagne, il a été bien soigné, mais en apprenant par ses compagnons de tente, qu’il risquait d’être bientôt livré aux troupes françaises de Leclerc qui commençaient à rejoindre Berlin, il a vite compris qu’il lui fallait s’échapper.
Une nuit, il déchira la toile de tente, il avait « emprunté » des affaires à un civil qui venait aider à les soigner et qui avaient laissé ce soir là quelques vêtements pour un des blessés qui allait retourner dans son pays.
Pierre Vincenot a disparu de ce jour là,  et on ne retrouvera sa trace que bien plus tard quelque part au Maroc.

Pour ma part, brusquement, je me suis retrouvé face à lui, chez son père, dans la villa de La Garonne, près de Toulon. Je ne savais pas tout de son histoire, Maman ne m’en avait alors révélé que des bribes !




vendredi 8 mai 2015

Atelier Mémoire (suite) Le Sillage des Héros Chapitre 6


III   La réalité des uns, la légende des autres




A ce moment de mes récits, je vous dois la plus grande honnêteté et j’y satisfait en vous avouant que l’histoire qui suit est celle qui me tient le plus à mon cœur, non seulement parce qu’il s’agit de mon père, mais également parce que j’ai vécu cette histoire, au moins pour sa partie contemporaine.  Quand l’Histoire (grand H), l’histoire familiale (petit h)  et  ma vie se mélangent : cela procure des sensations étranges qui alternent l’exaltation et le nauséeux.  Au début ce type de relation peut ressembler à un travail de simple généalogiste ou de fabuliste, puis la légende familiale rejoint la réalité, et, là, l’alchimie des mots est plus complexe et beaucoup plus « grave » pour votre humble rédacteur.
Construire mon héros devient un travail délicat !
A priori, il y a davantage de matériau, davantage d’écrits. Mais il y a comme un halo qui est constitué de ma propre vie avec le personnage. Ce rideau de moments vécus peut être trompeur sur les véritables réactions et les motivations de mon héros, si proche, si présent encore.
La difficulté d’une histoire si proche…


Pierre  BOUILLAUT



Pour une fois, je vais commencer par le début, malgré l’ambiance de mélodrame qui rendrait cette histoire moins crédible. 
Sa mère née Bernier, était déjà veuve d’un officier de l’armée, avec un enfant, l’oncle Pierre-André Deiber. En 1910, elle se remarie avec André Bouillaut, mon grand père, officier d’infanterie, mauvais choix car après avoir donné naissance à mon père,  la grande guerre arrive. Pour André Bouillaut, elle ne sera pas très grande et encore moins longue, car il est tué lors des premières offensives allemandes en Août 1914.
Un an plus tard, inconsolable, terrassée par tant d’adversité, sa maman disparaît à son tour et, mon Pierre de père devient orphelin et pupille de la nation.
Son grand père Bernier et sa grand mère le recueillent.  Il a une enfance tranquille chez ce couple tranquillement bourgeois. Lui est commerçant drapier, et ils déménagent à Paris après la guerre. Ils vivent à l’étroit dans un petit appartement du 10ème arrondissement de Paris.  J’imagine mon papa en saute-ruisseau à la Doisneau, mais aussi en élève appliqué de la République.
 Il est sérieux mais rêveur et ses lectures, comme ses dessins l’amènent à tenter, parmi d’autres, le concours d’entrée à l’Ecole Navale. Il y sera reçu grâce à sa note de 18 en dessin. Epoque encore heureuse où les humanités passaient aussi par le goût et par de nombreuses connaissances variées, même littéraires ou artistiques. Un temps où les armées ne voulaient pas que des ingénieurs…

Il est peu argenté, sa bourse de pupille est limitée et pour acheter ses uniformes, il n’hésite pas à vendre à distance un parc à mules familial qui se trouvait à Melles, dans les Deux-Sèvres.  

Pour l’intérêt du récit je vais faire une ellipse de 10 ans où Pierre va aller à Toulon, se fiancer avec Magali, ma mère, avoir un fils aîné, Frédéric, puis une fille Danièle.  Papa participe à l’armement du sous-marin Surcouf à St Nazaire, puis il rejoint Brest avec son navire, juste avant la guerre.

Papa était en poste sur le sous-marin Surcouf à Brest.  Un modèle unique, très avancé pour son temps.
Nous sommes en juin 1940, les blindés allemands foncent sur Cherbourg et Brest pour couper la France en deux.


En toute hâte, le sous-marin ravitaille et doit quitter le port, au milieu des sirènes  et des civils qui commencent à fuir la ville…

C’est la « débâcle ». Ce simple mot ne signifie pas seulement la défaite militaire,  la fuite de millions de personnes  sur les routes de France, mais l’écroulement moral d’un pays, toute une fierté qui a implosé en une semaine où la bataille de France s’est jouée.  Sa flotte fait encore la fierté du pays et elle reste avec l’Empire colonial, son dernier recours…nous sommes  le matin du 18  juin, et les navires français de l’Atlantique reçoivent in extremis comme dernier ordre de la préfecture maritime  de se réfugier dans les ports britanniques.
Maman assiste au départ et croise un officier de liaison anglais qui court vers un navire affolé, et lui remet au passage les clefs de son Austin garée au bout du quai.
« Profitez en, moi je pars pour longtemps… ». Délicieux humour anglais, volontaire ou non.
C’est ainsi que le Surcouf va refaire surface devant Davenport.
« Une fois au port,  nous apprenons l’ordre d’armistice et la transmission du pouvoir au maréchal Pétain…durant plusieurs jours, les  Anglais hésitent sur la conduite à tenir, et les navires sont alors étroitement surveillés par des soldats en arme. »


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  Dans la nuit du 3 au 4 juillet,  une nuit très sombre, à tous point de vue, les anglais ont  pris la malencontreuse décision de s’emparer des navires français venus chercher refuge chez eux.  
Devant cette invasion de plus en plus oppressante,  les hommes des deux bords s’énervent ; le Commander anglais responsable de cet assaut  présente un ordre de l’amirauté britannique ordonnant aux marins français de quitter leurs navires.  Le commandant du Surcouf, dont il sera louable d’oublier le nom, prit la courageuse décision de ne pas en prendre, et il décida de quitter le bord pour aller prendre les ordres de son amiral sur le croiseur « Paris », laissant ses hommes face aux anglais armés et menaçants. Qu’est ce qui pu se passer dans la tête de cet officier pour adopter une telle attitude.
Les officiers anglais semblent assez gênés au début, puis devant la résistance des Français à quitter leur navire, la situation s’envenime, les hommes s’emportent , il y a peu d’espace, les uns sortent leurs revolvers, un sergent essaye de brandir son fusil armé d’une baïonnette…un coup de feu éclate et il tombe raide mort n’atteignant l’un des officiers français que sur le côté de sa hanche…des cris,  d’autres coups de feu !

Comme a dit mon père  « …dans certaines circonstances, il faut savoir agir sans ordres ! ».  Voir un de ses camarades  menacé par un revolver  et  vider son chargeur  sur les assaillants  semble relever de telles circonstances. 

La suite des évènements fut des plus confuses, dans la bagarre Pierre fut blessé à l’épaule. Par la suite, tous les blessés furent transporté à l’Hôpital. Tout le reste de l’équipage fut envoyé à Plymouth puis au camp d’internement d’Aintree.

Pierre a donc connu l’Hôpital  maritime de Davenport, puis celui de Liverpool.  Durant quelques mois, il est interné dans la base lointaine de Scapa Flow en Ecosse. En fait je n’ai aucune trace de ce passage à Scapa Flow, j’ai juste quelques indices comme le fait de l’avoir vu tous les matins engouffrer des anchois  avec des œufs au plat. Je me doute que de telles habitudes culinaires exotiques ne peuvent provenir que de lointaines contrées boréales.  Papa  a toujours été un taiseux, homme du Nord, décidé mais discret, d’une nature timide mais résolue. Je regrette comme beaucoup de fils, je pense, de ne pas avoir assez bravé ce silence.   J’aurais voulu avoir plus de détails, et surtout connaître ses pensées à ce moment là, ses sentiments.  Parfois, je le regardais à la dérobée durant le rituel du petit-déjeuner, et là parfois, je voyais son regard partir, et je sentais qu’il revivait  des scènes loin de chez nous.  Je me rappelle le titre des mémoires de Simone Signoret « la nostalgie n’est plus ce qu’elle était ! » …dans ses yeux, je voyais que les souvenirs n’étaient pas aussi effacés qu’il l’aurait voulu, mais en même temps, je sentais qu’il y avait du regret dans ses souvenirs. 

Ce que je sais par lui,  c’est quelques courtes bribes sur ce séjour à la pointe de l’Ecosse. Il était alors interné dans la base navale de Scapa Flow.  Les rares fois où il en parlait, je ne sentais pas de regret, mais un souvenir plutôt agréable et lointain.

Evidemment, il serait facile de juger ce père devant ce choix…mais je dois avouer n’en avoir ni l’envie, ni les moyens. Qui suis je pour ce faire ?  Est ce que lien du sang suffit ?   et puis, je ne suis  pas dans cette situation écrasante de juin et juillet 1940 !

D’un côté la loyauté aux autorités constituées, comme l’on dit, mais c’est bien un parlement élu qui a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, non ?    De l’autre côté une nation, l’Angleterre dont le réalisme est plus célèbre que sa loyauté,  un général français peu connu,  plutôt un aventurier politique qu’un homme de confiance :  mon choix aurait été des plus délicats.
Mais il  s’agit juste de relater un héroïsme qui au gré de l’histoire penchera du bon bord ou non.  Pour être tout à fait honnête et transparent je me dois de vous parler d’un rapport que j’ai trouvé dans ses papiers où Papa  révèle que certains de leurs camarades de captivité ont trahi et sont passé du côté obscur, celui de de Gaulle. Ils dénoncent certains de leurs sous-officiers qui ont accepté de rallier les forces navales françaises libres…il s’emporte contre le peu de constance de ces hommes, et de leur fidélité achetée. Pour renforcer leur force d’attraction les gaullistes répandaient la rumeur que le Maréchal Pétain s’était secrètement accordé avec De Gaulle pour défendre la France, chacun à leur manière, et ainsi sauver ce qui pouvait l’être. Papa raconte qu’un second maître lui a déclaré « que voulez vous, capitaine,  je suis un malheureux, je n’ai plus de chaussures, je n’ai pas d’argent, et je ne veux pas être torpillé en rentrant en France. Je préfère rester en Angleterre ». Voilà les héroïques motivations de ces futurs gaullistes.  D’ailleurs, tous les moyens furent employés, et nous apprîmes par la suite, déclare Papa, que les femmes y ont joué un rôle. Et enfin pour parachever ce tour de l’âme humaine, les gaullistes faisaient circuler de grosses sommes d’argent. Tel quartier maître a reçu 400 livres pour prix de son choix.
Que les hommes sont donc faibles, cher Papa !
Des mois plus tard, les transfuges continuaient à essayer de persuader leurs anciens camarades de franchir le Rubicon gaulliste..

Cela dit, le second maître n’avait pas totalement tort, le paquebot Meknès fut bien torpillé en faisant route vers la France

Pierre  est mis sur un paquebot faisant route vers Marseille, le « Wyoming », navire américain qui le débarque le 24 décembre 1940.

Le lieutenant de vaisseau Pierre Bouillaut redevient un officier loyal de l’Etat Français.  Il reste affecté comme canonnier sur plusieurs unités. Lentement la vie reprend  avec les deux enfants et la belle mère, incrustée mais utile à la maison.

Une année se passe à Toulon, avant la désignation pour la Tunisie. Il s’agit de commander une batterie de canons au dessus de la baie de Tunis. 

Toute la famille, belle mère comprise, traverse la Méditerranée  et découvre les magnifiques camaïeu de bleu et de blanc de Tunis.  C’est une nouvelle vie, loin des peurs et des angoisses de la métropole, qui s’offre à la petite famille Bouillaut.  Une belle maison vaste à La Marsa, quartier chic de Tunis, au bord de la mer.  A Tunis Maman rejoignait son grand frère adoré Guy Rouvier et son épouse Simone. Lui y avait trouvé un travail dans la construction de routes, de ponts et autres ouvrages dans tout le pays. Retrouver quiétude et famille était alors un luxe rare, après ces deux années d’émotion.



La vie est beaucoup plus heureuse qu’en France et pour les enfants, Fredéric et Danièle c’est comme de longues vacances, avec la plage très proche, l’école qui n’était pas très intense. Les parents s’étaient retrouvés après ces mois d’angoisse et de crise et leur bonheur était rayonnant. Maman était une superbe jeune femme et l’un des dessins d’elle qui date de la Tunisie montre sa beauté et la lumière qu’elle dégageait. En Tunisie les enfants y étaient rois. François est né en 1942, amenant une grande joie, dans le foyer des Rouvier.  La Marsa c’était vraiment le paradis des enfants. Plus tard, l’invasion américaine amènera un bien étrange aviateur français, à la fois conteur et écrivain. Il « testera » ses jolies histoires auprès des enfants de la plage…et c’est ainsi que la légende familiale veut que Frédéric fut l’un des premiers enfants du monde à découvrir l’histoire du « Petit Prince ».


Papa avait le commandement d’une batterie de canons au dessus de la baie de Tunis, et chaque matin, il s’y rendait en chevauchant le plus dignement possible un petit âne, et à chaque chaos du chemin ses grandes jambes menaçaient de toucher le sol. Son allure provoquait le rire des enfants, mais il était heureux de gravir ainsi les pentes de ces collines qui surplombaient la baie.

Parfois, il ramenait des fleurs des collines ou du romarin pour la cuisine à Maman et à Bonne-Maman. Oui, ma grand mère maternelle avait suivi depuis Toulon.  Certes, cela n’était pas le mieux pour l’intimité du couple, mais pour le côté pratique de la vie de famille, cela comportait de nombreux avantages.  Même si nous verrons par la suite que cette présence ne fut pas sans conséquence sur la vie de la famille.

Pour l’heur,  tout ce petit monde apprécie la vie coloniale et douce.  Les parents reçoivent beaucoup d’amis, maman est déjà une excellente hôtesse.  Frédéric va vers ses 7 ans et il voit le monde comme un grand rêve…quelqu’un va participer à cette magie.

Les américains ont débarqués en Tunisie . Tout a commencé le 10 novembre 1942 et  un véritable pont aérien qui se met en place pour contrer l’opération « Torch »  qui vient de commencer en Algérie et au Maroc. Les allemands ont acheminé 15,000 hommes, 176 tanks et beaucoup de canons vers la Tunisie. 
Les troupes de l’axe se regroupent en Lybie,  et face à cette menace un accord  est passé pour un ralliement des troupes tunisiennes de Vichy aux alliés.

Durant plusieurs mois, les deux armées vont tenter des percées et gagner des petites batailles peu décisives.  Le résultat de cette campagne dépendait du succès des troupes de Rommel. La bataille de Kasserine semble démontrer que le Feld-Marechal va gagner la partie. La 8ème armée britannique va briser cette avance, mieux équipée, et dotée de troupes fraîches  qui réussirent à faire reculer l’Afrika-korps.

Les alliés auront mis plus de 6 mois pour entrer dans Tunis : mai 1943.

Très franchement, je ne sais rien du rôle de Papa durant cette longue bataille. La seule chose que je sais, c’est qu’à l’issu il s’est retrouvé du côté des alliés !

Après l’opération Torch, les alliés ont occupé toute l’Afrique du Nord  et ont récupéré les forces françaises de Vichy ainsi que les navires présents dans les ports. Parmi ces navires, l’un d’eux est déjà une légende. En 1940, devant l’avance allemande, il a fui Brest en toute hâte et a été remorqué, au terme d’un voyage homérique, jusqu’à Dakar. Trois mois plus tard, Churchill et De Gaulle ont pris des résolutions funestes et ils attaquent Dakar, tuent de nombreux marins et soldats français. Dans l’attaque, le Richelieu est touché, mais pas coulé, les britanniques repartent en ayant totalement raté leur coup de force et ayant attisé toute la haine et la rancœur possible. 

Un tel gâchis est dur à oublier pour les marins français, aussi pour ménager toutes les parties, les américains ont décidé de rapatrier le cuirassé dans leur pays et de l’armer avec des marins français, et notamment les plus récalcitrants , que les anglais ne veulent plus côtoyer  ces « maudits » marins français de Vichy. En tout cas, ils veulent les voir loin de leur île.

Les américains ont passé un accord avec nos nouveaux amis britanniques : ils vont finir d’équiper le cuirassé Richelieu  dans leur arsenal de Brooklyn  et ensuite de l’envoyer combattre en Asie aux côtés des Alliés. 
Papa va faire partie de l’équipage, et il est content de reprendre la guerre, loin des rivalités européennes.

Je ne connais pas grand chose de cette période « Bataille dans le pacifique »,  si ce n’est qu’il partit en fin 1943 pour l’arsenal de Brooklyn à New York pour y être modernisé et recevoir ces fameux radars qui ont changé le cours de la guerre navale et qui ont permis aux alliés de remporter  la guerre sur mer contre le Japon. Ensuite vers 1945 il rejoignit l’Indochine pour participer aux combats contre les troupes de Ho-Chi-Minh.

Je laisserai mon héros tranquille, qu’il se remette de la guerre, et jouisse d’une carrière belle et méritée…mais trop de quiétude nuit au héros et c’est à la fin de sa carrière  que l’histoire va le rejoindre.

Toute une période heureuse et plutôt calme se termine à Diego Suarez, Madagascar.  La baie magnifique sert d’écrin à une base militaire française. Durant plus de deux ans, le port a accueilli de nombreux navires de guerre américains venus relâcher en provenance du Vietnam. C’était un ballet répété de fêtes et de réceptions pour ces guerriers fatigués.  C’est à l’occasion de l’une de ces réceptions que j’ai découvert l’étonnant destin de certains légionnaires. La base était constituée de la Marine pour son arsenal et du 3ème R.E.I  pour la garder. Un régiment composé pour l’essentiel de jeunes troupes venues de l’empire soviétique encore puissant et de nombreux allemands, héritage tardif de la deuxième guerre mondiale. Parmi ces hommes, j’ai découvert ce soir là, le capitaine Raukhamp, jeune pilote de la Luftwaffe, qui au lendemain de la défaite de 1945, et pour ne pas perdre tout à fait son honneur de soldat était passé dans la légion étrangère pour combattre le communisme en Indochine. Cet officier était reparti simple soldat et il avait franchi toutes les étapes pour regagner ses galons. Ce soir là, il était magnifique dans son uniforme blanc de légionnaire, avec sa fourragère verte et rouge, et surtout sa croix de fer noire qui se dégageait de sa poitrine. Mais il y avait également parmi ces baroudeurs quelques personnages plus contestables. Le numéro deux du régiment était le lieutenant-colonel Erulin. Pour le lycéen de troisième que j’étais ce nom ne pouvait rien dire, mais notre bon professeur de français, Monsieur Feutray se chargea discrètement de nous déciller les yeux. Il lui a suffit de nous recommander de lire « la question » d’Henri Alleg. Ce jeune professeur communiste avait été torturé par les parachutistes français en Algérie et dans son récit on pouvait le nom de deux de ses tortionnaires, le sous-lieutenant Le Pen et le lieutenant Erulin. Très troublé, j’en avais parlé à Papa. Il m’avait dit à ce moment là, que la guerre pouvait pousser les hommes à commettre des actes ignobles ou que normalement ils n’auraient jamais…maintenant ses propos prennent une autre dimension, en sachant tout ce que je sais sur mon père !
Je lui ai alors promis de rester discret. Mais j’ai regardé les fils Erulin, que je trouvais déjà très « cons », d’un œil plus compatissant : ils étaient entre les mains d’un bourreau, pauvres enfants !
De toutes façons, mon secret a été vite connu de tous  et Erulin a d’abord eu son heure de gloire en sautant sur Kolwezi, et en sauvant de « malheureux » coloniaux européens, et puis il a eu le bon goût de mourir d’une crise cardiaque avant d’être rattrapé par ses actes de jeunesse.

Le soir d’un amiral…

Pierre est devenu vice-amiral pour être précis, et son dernier poste sera celui de préfet maritime de Cherbourg. A cette époque je fais partie de l’histoire et j’ai été spectateur de la tragi-comédie qui va suivre.
Tout est en place pour la pièce qui va se jouer dans ce port si lointain et tranquille.
Des intérêts mondiaux qui dépassent les acteurs locaux : Israël, mis en situation d’embargo par la France de Pompidou. Un objet de convoitise qui est plutôt un prétexte et qui pourrait devenir la preuve de la duplicité française : les vedettes construites dans les chantiers de Normandie pour Israël. Car la suite de cette affaire allait révéler que la France, ou du moins son gouvernement jouait un double jeu. Faire croire au respect strict de l’embargo était gage de notre crédibilité vis à vis des états arabes, et donc du pétrole…mais pour ne pas perdre les commandes militaires importantes pour notre pays : de continuer à vendre toutes sorte d’armes à Israël. Les vedettes n’étaient donc qu’un épisode de ce combat douteux et peu avouable !

Tout était censé se passer discrètement, et au pire ne donner qu’un entrefilet dans la presse. Tout a été préparé en quelques mois par une cellule qui rassemblait le ministère des armées (des hommes qui dépendaient du ministre directement), des espions qui relevaient du premier ministre ainsi que des hauts fonctionnaires de l’armement ne dépendant que de la structure militaro-industrielle et accessoirement  reliés à l’Elysée. Tout ce petit monde avait décidé de laisser les vedettes partir  vers Israël sans demander la permission officielle à nos autorités : cela s’appelle du « secret défense ».
Pour ne pas trop impliquer l’état, nos bons experts ont imaginés de laisser les vedettes armées d’équipages israéliens et surtout de les faire sortir du port militaire deux semaines auparavant. Ce soir de Noël 1969, tout était préparé
Dans la nuit du 24 au 25 décembre 1969, les cinq dernières vedettes se glissent dans cette nuit de fête, très froide, et dans le brouillard nocturne les ombres des navires franchissent la première passe et se dirigent vers les grandes passes de la rade de Cherbourg.  Les équipages laissent exploser leur joie en dépassant bientôt la limite des eaux territoriales françaises…pendant ce temps, nous avons de la famille à la maison, dans cette immense baraque qui date de Napoléon et qui abrite les locaux de la préfecture maritime.  Les salons sont magnifiques et ornés par le mobilier national. Ce soir là, il y a le rire des enfants, mes neveux et nièces, et je sens que les parents sont ravis de rassembler tout notre petit « clan », autour d’une tablée joyeuse.



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Quelques jours plus tard, l’affaire éclate ; d’abord dans « la Presse de la Manche » où un jeune journaliste Jean Levallois suivra l’affaire qui marquera le début d’une belle carrière.  Puis en quelques jours c’est la ruée, que dis-je la curée !

Le téléphone n’en finit plus de sonner, j’ai parfois répondu et raccroché au nez de pseudo reporters . Papa a vite été piégé par France-Inter qui ne lui a pas dit qu’il était enregistré. Et dieu sait si ce n’était pas un très bon « communicant ». Les hommes bien le sont rarement.

Et puis ce fut le défilé des officiels et des « officieux ».

J’ai appris à reconnaître les barbouzes,  ces merveilleux agents du S.D.E.C.E et leurs improbables costumes gris perle. Et toutes ces commissions parlementaires, Députés, sénateurs…comme si toute la République s’était donné rendez vous chez moi, 12 rue des Bastions 50100 Cherbourg.
 Tous ces types grisâtres n’avaient, à ce qu’il me semble maintenant, qu’une seule mission : dédouaner le gouvernement et sauver le soldat Michel Debré.  J’avais croisé le bonhomme, un type hautain, certainement assez renfermé et timide, mais qui compensait ce défaut par une froideur systématique et je sais que cela n’avait pas « accroché » avec papa. Le ministre avait dû lire dans son dossier tout le passé mouvementé de papa, et ce type visiblement sectaire l’avait jugé sans le connaître, ce qui est l’apanage des « nervi » contrairement à leur chef de Gaulle qui avait su aller au delà des apparences pour reconstruire son pays.  Ce serviteur zélé de l’état se devait de mettre en place un rideau de fumée pour épargner Pompidou, et sa propre personne.

Heureusement toutes les tempêtes s’apaisent. Mais, c’est alors que l’on découvre les débris sur les côtes. Cette tempête a heureusement frappé mon père en fin de carrière. Un de ses camarades de promotion (l’amiral Patou) était alors chef d’état major de la marine, et il a pu empêcher le ministre d’obtenir la tête de mon père : mise à la retraite d’office. Papa y a perdu sa 4ème étoile, mais il a pu éviter un trop grand déshonneur et c’était important pour lui. 
Bien sûr j’imagine qu’il a ressenti de l’amertume, mais son esprit positif a repris le dessus et son vrai combat fut de savoir comment employer sa retraite.

Juste un petit air moqueur à ajouter : cela ne lui a pas déplu que grâce à mon ami de lycée Jean-Charles je sois invité à l’été 1971 à aller en Israël, par le commandant de l’escadre des vedettes.  Si le canard enchaîné avait appris ça, on aurait bien rigolé, Papa et moi.

Me voilà donc, débarquant à Haïfa dans un appartement en haut du Mont Carmel  dans cette famille très sympa, un peu rigolarde de la bonne histoire franco-Israélienne qui se jouait là.  Avec Jean-Charles, on est parti ensuite travailler en kibboutz pas très loin de Haïfa, le kibboutz « Shaar Hammakim » si je me rappelle bien le nom.



Le héros repoussoir est un magnifique personnage, il faut l’avoir dans sa collection. Il est chargé de nous rappeler  que toute époque est empreinte d’ambiguïtés et de choix, mais si certains ont pu sembler plus évidents, en lien avec cette époque et les circonstances, comme pour Pierre Bouillaut, mon père, d’autres ont été des choix idéologiques beaucoup plus extrêmes.  C’est fascinant, pour nous, maintenant, de découvrir de telles abymes, et d’assister, sidérés, aux conséquences des actes d’un tel personnage. Souvent, les personnages noirs retiennent beaucoup plus notre attention et frappent avec plus d’intensité nos imaginaires.